souvenirs suite : 1984 à 1986
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En France, suite de "la vie en rose", François Mitterand réélu, incessante montée du chômage, création du RMI ; En Allemagne, le mur de Berlin tombe dans la fièvre ; En Russie : chute du régime communiste.
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18 avril 1984 : ce jour là, c'est mon anniversaire
I love you, ça n'existe pas, c'est un mensonge.
Je suis foudroyée, pétrifiée, le ciel m'est tombé sur la tête sur cette route de Seine-et-Marne, à quelques kilomètres de notre maison de campagne où, me croyant occupée ailleurs le jour de mon anniversaire, mon mari a cru bon emmener sa dernière conquête pour y passer probablement "chaudement" la nuit. Je suis sidérée, folle de rage, il a osé ! Mon époux, surpris par ma propre colère et la claque bruyante que je viens de lui administrer, reste bizarrement calme, silencieux ..., lui parfois si violent.
On m'a jeté une grande bassine d'eau glacée en pleine figure et c'est pour moi le coup de grâce. Je n'ai jamais pensé qu'il oserait coucher une autre femme dans notre lit conjugal. Il recule sans cesse les bornes de ce qui est tolérable et je suis victime d'un enchaînement maléfique.
Notre rencontre non programmée sur cette route de campagne fait partie de ces événements irréversibles qui donnent un grand coup d'accélérateur, ou de balai, dans votre vie. En l'espace de cinq minutes, notre vie confortable a basculé comme dans un télé-film sordide.
C'est ainsi que j'ai perdu brutalement mes dernières illusions, car c'est la goutte d'eau qui fait déborder un vase déjà plein à ras bord. Je comprends brusquement pourquoi il est d'humeur maussade depuis plusieurs mois, son visage fermé montrant en permanence une sourde irritation. Il est irascible, colérique, cassant alors que j'ai besoin d'harmonie, de calme et de tendresse.
Je n'y ai guère prêté attention car il est coutumier de ces sautes d'humeur, mais j'aurais du m'alerter le soir des fiançailles de son neveu en février dernier. Hargneux toute la journée par la présence de notre fille et de son compagnon, s'emportant brutalement, agonisée d'injures, j'ai subi, une nouvelle fois, ses accès de fureur et une grêle de mots cinglants qui m'atteignirent comme des coups de fouet. J'ai eu le tort de raccompagner en voiture, à leur domicile tout proche, un couple de ses cousins et il a patienté quelques minutes de trop !
En réalité, une autre femme, dont il est amoureux, est entrée dans sa vie, et il est devenu méchant avec ce regard de pierre, dur et noir de forcené. Il me terrorise désormais aussi souvent qu'il le veut, poursuivie par sa haine et ses coups tordus, j'ai passé, le reste de la nuit en pleurs dans un coin du lit.
Il fait si beau, et il est plus de 21 heures.
Un soir léger et doré, sans un souffle de vent, sans chaleur excessive, une journée divine ! Je viens de "fêter" seule mes 44 ans, et j'ai travaillé contrairement à mon époux, qui s'est octroyé une semaine de vacances dont, dit-il, il a grand besoin. La tension entre nous est à son extrême limite et cette séparation occasionnelle m'est apparue bénéfique.
Aussi, sans aucune nouvelle depuis plusieurs jours, j'ai décidé brusquement de "remonter" en Seine-et-Marne, avec une bouteille de champagne dans le coffre de ma BX citroën pour fêter l'événement puisque, comme d'habitude, il n'y a pas pensé. Prémonition, ou bien ai-je trouvé bizarre ce soudain et inhabituel besoin de vacances en solitaire ?
Elle est là, la "Nouvelle", recroquevillée et tremblante sur le siège avant de sa méhari que j'ai fait stopper après l'avoir doublée, ébahie de le trouver là en bonne compagnie. Je l'ai reconnue immédiatement alors qu'elle tente de cacher son visage dans le creux de ses bras. Je n'ai jamais pensé qu'elle puisse être ma rivale, mais je connais bien son nom "Ayata", une Algérienne, ouvrière sur une ligne de fabrication de l'usine, lui qui se dit volontiers raciste et Le Peniste. Je pense aussi qu'il préférait les blondes plutôt que les peaux mates et elle n'est pas Vénus, mais les maris quinquagénaires, souffrant brutalement du démon de midi, sont comme les postillons d'autrefois, qui changent leurs chevaux pour terminer le parcours avec une bête plus fraîche !
Je ne lui en veux pas, à elle, je l'ai même mise en garde, elle ne sait pas quel homme pervers, menteur, manipulateur, il est. Elle ne connaît rien de lui, de ses colères subites, de ses coups de gueule haineux, de ses amis. Cette femme n'a pas grandi avec lui, vieilli près de lui, comment peut-on espérer finir ses jours avec quelqu'un dont on ne connaît pas la vie ? Elle n'a pas connu, non plus, ses voitures, sa seule passion : la deudeuche si longtemps convoitée, puis la Panhard sport d'un rouge flamboyant que nous avons tant aimée, qu'il conduisait à tombeau ouvert et qui finira piteusement sur le bord d'un fossé après une course poursuite, n'ayant pas supporté que l'on puisse le doubler.. et quelques autres encore. De cette longue histoire au volant, elle n'a connu que la BX du cadre moyen et la méhari du "gentleman farmer-frimeur".
"Je vous souhaite bien du plaisir" ai-je dit à la "Nouvelle" en les quittant.
La haine, comme l'hiver, s'est emparée de mon coeur. Le Bélier que je suis voyais rouge !!!
Est-ce la meilleure chose qui puisse m'arriver, qu'il me quitte, Enfin ?
Je ne me suis pas battue pour le garder, je lui ai simplement laissé, mais je n'étais pas préparée à un tel tsunami dans ma vie.
Je ne veux plus gagner, je ne veux pas savoir, je suis trop fatiguée de ses colères, de ses mépris, de ses bagarres, de ses conquêtes de Don Juan à deux sous, de sa paranoïa, de lui en un mot. C'est peut-être parce que je ne suis plus béate devant lui depuis belle lurette qu'il me trompe, cela le rassure, compensant la perte de l'estime de soi. Il n'est pas le prince charmant et je laisse ce mirage à "l'Autre" car j'ai plié bagages mentalement depuis déjà quelques années.
Il faut bien qu'il la raccompagne chez elle puisque nous sommes à 50 km de Chilly-Mazarin, où elle habite. Il tourne casaque, rebrousse chemin et disparaît, mors aux dents, dans un tourbillon de poussières. Quant à moi, je finis ma nuit seule dans notre maison de campagne, à Rozay-en-Brie, à cinq kilomètres du lieu de cette pénible rencontre.
Je me suis couchée dans les draps glacés, mais impossible de fermer l'oeil, je me sens bafouée, méprisée, détruite. Je n'en peux plus de lui. Je ne comprends pas comment j'en suis arrivée là et j'éprouve une sensation désagréable, comme si un oiseau de malheur venait de se poser sur mon épaule !
Il faudra bien, aussi, que l'on s'explique...
Il m'affirme deux jours plus tard, "être amoureux pour la première fois de sa vie et il veut vivre cela", donc heureux et triomphant !
La première fois ? Et les autres, toutes celles qu'il a eues en vingt cinq ans de mariage ?, "ça n'a jamais compté puisque ça n'a jamais vraiment duré, me dira-t-il".
Merci, pour moi ! Il veut me faire du mal et me donne le coup de grâce avec cette précision qui frise la goujaterie ! Il n'y a aucun égard, aucune sollicitude de sa part et j'ai même droit à quelques détails croustillants : la punaise fait sa mijaurée ne voulant pas croquer la pomme, et le naïf ne voit pas qu'elle le mène en bateau avec sa chasteté offusquée. Divorcée depuis peu, elle veut l'anneau au doigt.
Qu'ai-je donc été pour lui pendant 25 ans ? Pourquoi s'est-il marié ? Il me donnera la réponse qui justifie bien des tourments depuis tant d'années : il voulait venir travailler sur Paris. Son frère qui l'hébergeait provisoirement se mariait. Il devait trouver un logement. Il ne m'aimait pas, n'aimait personne, m'avait trouvé juste "mignonne", avait eu besoin de moi, ne voulant pas et ne sachant pas vivre seul.. Le mufle !!
J'ai eu la prétention, la bêtise, l'innocence de penser qu'il pourrait m'aimer. Quelle naïve, ça tournait à la niaiserie !!
J'ignorais, alors, qu'il existe deux types d'hommes, indépendamment de l'orientation sexuelle : ceux qui aiment les femmes, les dorlotent, les protègent... Les autres, les méprisent, les dévalorisent, les soumettent avant de les détruire. Ce sont ceux qui souhaitent se passer de leur compagnie mais qui ne le peuvent pas pour des raisons sociales, culturelles, familiales et de confort bourgeois. Mon mari, fait partie de la deuxième catégorie, préférant boire, rigoler, parler foot, femme, sexe ou voiture, toujours en compagnie de ses copains.
Pourquoi cherche-t-il à me torturer en me lâchant, fier de lui, le nom de quelques une de ses maîtresses passées : la mère d'une amie d'école de notre fille, une responsable de service de notre entreprise, la femme de ménage de Rozay... mais il m'en camoufle certaines, trop proches de nous, trop connues. Et je n'ai pas oublié ni la fille de la dentiste, ni la "fille" rencontrée chez Ange, ni celles dont je n'ai pas su le nom, mais que j'ai devinées. Se croit-il au confessionnal pour alléger sa conscience, à moins que je ne sois devenue sa mère, celle à qui on confie ses petits secrets d'adolescent pour se soulager ?
Non, il veut m'écraser, me ridiculiser, m'anéantir, me soumettre, me dominer. C'est un pervers devenu méchant, qui ne peut rendre une femme heureuse que s'il en fait souffrir une autre. Je suis sa chose, son meuble, sa propriété comme au Moyen-âge.
Je devrais, je pourrais, le vexer, le faire souffrir un peu, au moins d'amour propre, en lui disant que je l'ai trompé. Et pour le ridiculiser encore plus, lui laisser supposer que c'est avec un de ses meilleurs copains. Mais non, je ne me suis pas hasardée à de tels propos, j'ai trop peur que cela finisse par des coups de fusil et dans un bain de sang.
Ne lui ai-je pas parlé, un jour, de la drague un peu "lourde" qu'exerçait sur moi un de ses copains les plus proches. Presque du harcèlement. Ne m'a-t-il pas répondu "Tu dois rêver et je ne suis pas jaloux". Et pourtant celui-ci me proposait, sans l'ombre d'un doute sur ses motivations, "un petit tour dans le bois voisin".
Peut-être pour cueillir du muguet ou des jonquilles ??
Bonne à jeter aux chiens !
Amoureux, du moins le croit-il....
Car égaré par ses oeillades et puisqu'elle lui résiste juste assez pour se sentir conquérant, il s'accroche à cette lubie pour prouver à tous nos amis une détermination dont il est dépourvu d'ordinaire ! Désormais je le gêne, il veut me briser et me conseille : "de décrocher ou attendre trois ou six mois que son coup de coeur passe naturellement".
"Décrocher" ? Comme si je n'étais qu'un grain de poussière sur lequel il suffit de souffler dessus pour s'en débarrasser, ou, mieux, un petit tas de poussières qu'on planque sous le tapis !
Il se moque de moi ou me considère comme une idiote, une quantité négligeable ? Celle qu'on prend, qu'on laisse, qu'on reprend au gré de sa fantaisie, en un mot son jouet, alors que pour moi les bornes sont franchies définitivement. Il ne veut plus de maison à la campagne, pas de contrainte et souhaite vivre en HLM, lui qui n'y a jamais vécu, (il va rapidement déchanter), avec une compagne rentrée du travail à 17 heures, ce qui, en effet, n'est guère mon cas.. En un mot, il en a marre de tout ! De moi, de son confort, de faire semblant, de mentir tous les jours ...
Il y a une telle sincérité dans sa mauvaise foi, avec une expression de consternation méprisante, que j'en reste stupéfaite. "Es-tu sûr que ça tourne bien dans ta tête" lui ai-je demandé ?
Puis, il me dira que "la Nouvelle" a su, contrairement à moi, mettre au monde des garçons qu'il aime désormais comme ses fils. Ses deux enfants ont gommé purement et simplement la sienne, qu'il ne veut plus recevoir depuis des mois. Il m'affirme, quelques semaines plus tard, que sa nouvelle conquête est enceinte, qu'elle ne veut pas avorter et, plus d'un an après, alors que je m'étonnais que le bébé ne soit pas encore né, il me jettera à la figure que c'était juste affirmé pour me faire souffrir, lui qui n'a jamais voulu un second enfant.
A 50 ans, le grand-père redevenait "papa" : le poil déjà gris, croyant rajeunir sans perdre ses rides, tout en perdant déjà ses dents et ses cheveux devenus presque blancs !
Bref, il me licenciait, comme on abandonne un chien galeux sur le bord de la route.
Fin de la saga. Stop ! Séparation ou divorce ?
Comme je suis épuisée par nos derniers mois de guérilla, je n'ai plus qu'un désir : abdiquer, lâcher la corde et il n'est pas question, pour moi, d'accepter une telle situation de bigamie. Il veut m'imposer toujours plus de soumission, d'humiliation pour me faire payer une dette qui grossit depuis des années. Aussi, j'ai décidé d'en finir avec notre couple. Pour cela, je dois transformer ma défaite en victoire, faire le ménage dans ma vie et mettre mon époux KO en lui réservant un tour de cochon auquel il ne s'attend pas. Je vais lui montrer de quel bois je suis faite, le bois d'une battante.
De toute manière, il déteste ce que j'aime et moi je ne supporte plus ce qu'il est.
J'ai demandé le divorce, ce qui lui a permis de dire, au comble de la mauvaise foi, "Si je comprends bien, tu me laisses tomber !". Qu'a-t-il cru ? que j'accepterais son marché ?
N'a-t-il rien vu venir, lui non plus ? J'ai changé : la midinette romantique et fleur bleue de ma jeunesse n'est plus impressionnée par le grand méchant loup. Il en reste tout bête, déstabilisé. Il a perdu son pouvoir maléfique. Il n'en revient pas de voir ternir son étoile !
Nous avons atteint le bout du chemin, nous n'irons pas plus loin dans ce mariage raté, complètement raté, qui m'a apporté plus de chagrin que de bonheur ! Je vais être enfin libre et je veux retrouver l'enthousiasme de ma jeunesse, la fantaisie, les fous rires et... les illusions !
Je me pose cependant la question : que vais-je devenir au mi-temps de ma vie ?
Je le dis sincèrement, j'aurais préféré qu'il soit mort,
J'ai pleuré, non pas à cause d'un mort, mais d'un vivant, assommée par ses arguments.
Mort ! Sa famille, nos amis, m'auraient entourée de leur chaude amitié, je pleurerais sans honte en m'abandonnant à une douleur bien légitime. Ils m'auraient consolée, cajolée. Chacun aurait célébré les mérites du "disparu", personne ne m'en dirait du mal, on m'en ferait l'éloge en me rappelant qu'il ressemblait, jeune, à tel ou tel chanteur de rock bien connu !. J'aurais gardé de lui que la beauté intacte des souvenirs, en chassant les mauvais et en oubliant les derniers mois de pourrissement de notre vie commune.
Mais là, ce n'est pas le cas. Quelques-uns de ses bons copains et certaines de mes relations professionnelles, m'expliquent qu'il ne vaut pas un clou, encore moins la corde pour le pendre. A moins d'être complètement maso je ne perds rien à cette rupture. L'homme de ma vie ne vaut pas le prix que j'y ai mis, même si j'ai toujours été là pour aplanir les problèmes sur sa route, enlevant de son chemin les grosses pierres et les petits cailloux. Je lui dois, aussi, les heures les plus cruelles de mes années de mariage.
Que n'ai-je entendu ! Mais me dire du mal de lui ne me fait pas du bien, cela me détruit, Dans le jeu de l'amour j'ai été assez bête pour miser sur le zéro, croyant sans cesse ses mensonges, ses vaines promesses, sans vouloir admettre qu'on ne change jamais les rayures d'un zèbre.
Dans les semaines et les mois qui suivirent, je me suis sentie répudiée, en deuil de sa famille, de nos amis que je ne veux plus rencontrer. Tous, en effet, un jour ou l'autre, vont recevoir "la Nouvelle", la comparer à moi, elle de 15 ans ma cadette ! Outre la différence d'âge, nous n'avons rien de commun, en effet.. Je suis au sommet de la hiérarchie dans mon entreprise et elle ouvrière maghrébine sur une ligne de fabrication.
Ils la trouveront charmante, sachant "se tenir à sa place", comme l'affirmera mon beau-frère au bout du fil ! Quelle place lui a-t-on offerte ? Celle que l'on m'a usurpée du jour au lendemain, moi qui, désormais, ne suis plus rien pour eux ?
Mon mari a, enfin à sa manière, résolu son problème d'égo..et le temps qui passe a eu raison de nous. En réalité, il se venge de moi, je l'ai dépassé, lui qui tente, par tous les moyens et depuis toujours, de me rabaisser. Dans mes yeux fermés qui ne veulent plus le voir, il ne peut plus s'admirer.
C'est terrible, on n'a plus rien à se dire.
Vingt cinq années de mariage à partager le même nom, les mêmes soucis, et, du jour au lendemain, on n'a plus rien de commun ! Voilà trente ans que nous avons fait connaissance. J'avais 15 ans en 1955, j'étais une adolescente et lui, avec ses 20 ans, déjà, un roublard, un menteur-né.
Belle-mère, belle-soeur, beau-frère, neveux, amis : des mots à ne plus employer. Je n'ai donc été pendant toutes ces longues années que la "pièce rapportée". Désormais, je ne suis plus de la famille et je dois brutalement me détacher d'eux. Je vais oublier volontairement certains numéros de téléphone que je connais par coeur, car je sais que nos amis les plus proches recevront "l'Autre", pour commenter, soupeser, critiquer. Cette idée m'est insupportable. Je ne veux pas être comparée.
Aussi, j'ai décidé de me protéger et je ne mettrai plus les pieds chez eux.
Il me faut tout réinventer, tourner la page, penser à un divorce "aimable et civilisé", négocier les modalités de notre séparation. Je dois apprendre à me passer de lui, de son avis, de son consentement, de son aide comme de sa présence. Je vais découvrir de nouveaux visages, de nouveaux pays, de nouveaux amis. Je veux renouer avec ma famille dont il m'a coupée depuis si longtemps, retrouver ma fille qu'il ne veut plus recevoir, son bébé l'ayant fait passer d'un seul coup du stade de père à celui de grand-père, étape de sa vie qu'il ne supporte pas, lui qui croit et ne veut pas vieillir.
Je dois repartir à zéro. Plus facile à dire qu'à faire et j'ai choisi de vieillir sans lui.
C'est la fin d'une époque et, aussi, de ma jeunesse. Comprendre surtout que j'ai fait fausse route, que mes plus belles années ont été gâchées et, désormais, expier ce terrible désastre : ma rencontre avec lui et avoir eu l'idée farfelue de faire un enfant.
Il aurait pu me dire : "je t'ai aimé, mais, les années passant, je ne t'aime plus", passe encore, j'aurais compris.
Mais là, c'est terrible, ses mots jetés à la figure, pour me terrasser, m'abattre : "je ne t'aimais pas, je voulais vivre à Paris" !
Quelle terrible chose que la vérité. J'ai le coeur en compote.
La terre pourtant, ne s'arrête pas de tourner pour autant.
Tout cela est bien trop rapide, trop brutal. Je suis triste, écoeurée, désemparée, mais je n'en peux plus de ses humeurs changeantes et imprévisibles, de ses coups tordus, de ses paroles destructrices.
J'ai déserté dans notre maison de campagne, dans cette petite bourgade de Seine-et-Marne que j'aime tant, en lui laissant l'appartement de Massy dans lequel je ne veux pas revenir tant qu'il y est encore. Je ne désire pas me retrouver dans ces pièces vides et me sens désormais incapable de cohabiter avec lui, persuadée qu'il voudra me manipuler ou me faire du mal. Un jour gentil, conciliant, un jour pervers et brutal. Je ne tiens pas à ce que nous jouions à la guerre des tranchées, ni qu'il m'accuse d'avoir quitté le domicile conjugal ou qu'il finisse par me taper dessus. J'ai pris plusieurs jours de congés pour tenter de faire face à ma nouvelle situation afin de voir clair et prendre des décisions.
Et curieusement, cette séparation si longtemps désirée, mais redoutée, va m'apporter une paix que j'avais cessé d'espérer. Je trouve ma solitude clémente et mon malheur douillet. Je respire, je n'ai plus peur de lui. Il ne me fait plus trembler. Je me sens plus solide en dedans.
Il va sans dire, que je ne retournerai pas vers lui, même si, comme d'habitude, changeant rapidement de stratégie, il me suggère "de patienter", réalisant enfin les conséquences matérielles de son dernier caprice. Il veut de l'argent pour, dit-il, "partir en Algérie avec "l'Autre" pour exploiter un petit commerce. Elle travaillerait, car lui se contenterait de superviser les affaires". Je lui rigole au nez devant son nouveau plan de carrière insolite et une solution d'avenir aussi incongrue. ... Il se berce d'illusions comme toujours, en ignorant les moeurs et coutumes de ce pays.
"Si tu veux te faire égorger, vas-y, je serai veuve" lui ai-je répondu. Il a décidé de s'organiser des "grandes vacances", lui qui ne veut jamais partir nulle part !
Aussi, ne voulant pas reporter ce divorce aux calendes grecques et devant ma détermination, nous allons tout vendre : la maison de campagne que j'ai tant désirée, aimée, et notre terrain de trois hectares au bord de la rivière avec des étangs hérités de sa mère.
*****
Il se joue un nouveau scénario où il est le maître suprême. Il n'est pas à une contradiction supplémentaire, puisque quelques semaines après, il changera à nouveau d'avis, et me précisera "vouloir tout quitter en partant droit devant lui avec une botte de paille pour tout bagage dans sa méhari..!" L'amour et ses hormones lui montent-ils à ce point à la tête ? Dans ce cas précis, il est bon à enfermer. Mais, tout cela comme toujours, c'est du vent. Il ne partira jamais....
Dans l'immédiat, et rapidement, il va craindre pour son emploi. Travaillant tous deux dans la même entreprise, ainsi que "la Nouvelle", mes dirigeants mis au courant de mes déboires, (ayant pris des congés non programmés alors que nous sommes en pleine période de bilan), sont scandalisés par son cynisme. Ils ne se cachent pas de me dire, enfin, tout le mal qu'ils pensent de lui, ce dont ils se sont abstenus jusqu'à présent. En outre, j'ai donné du grain à moudre aux cancans et j'ai vite compris que tout le monde chuchotait dans mon dos, allant de son commentaire.
J'avais été la dernière informée de mon infortune, comme toujours !
Juin 1984 : il se ment ou il me ment ?
Après plusieurs semaines de séparation, lui à Massy, moi à Rozay, j'éprouve un sentiment de sécurité dont je n'ai même plus idée. Privée de sa présence, je respire enfin. Et, même s'il me manque parfois, je n'ai plus mal, je n'ai plus peur. Si je souffre, ce n'est plus par amour, mais seulement par amour-propre. Tant d'années d'indifférence, de désillusions, méritent que je brise mes chaînes.
Puis, comme toujours, il y a un nouveau revirement. Un matin, mon mari m'attend sur le parking de notre entreprise. "je ne veux pas divorcer, je t'aime à nouveau" affirme-t-il d'un air buté, sans se préoccuper de ce que je peux bien penser ! "A nouveau" : cela veut dire quoi ?, par intermittence, entre deux liaisons extra conjugales ?. "Notre mariage n'a plus aucune raison d'être, inutile de s'obstiner. Ne me dis pas que tu m'aimes, tu ne m'as jamais accordé un regard aimable, murmuré un mot tendre. C'est juste trop tard ", lui ai-je répondu.
Ses paroles sont-elles dictées par intérêt ou parce qu'il m'aime enfin, (car je n'ose dire encore), mais j'en doute fort. Que s'est-il mis en tête : on efface tout et on recommence ? Une réconciliation sur l'oreiller ? Raccommoder notre vie ? Mais il y a trop de choses à raccommoder, c'est devenu mission impossible ! Je n'en ai plus la force.
J'aurais aimé pouvoir lui expliquer que nous ne sommes pas obligés de nous détester, que je ne suis pas son ennemie, malgré tout ce qu'il m'a fait endurer. S'il ne m'aime plus, s'il ne m'a jamais aimé, ce n'est pas un drame non plus. Et, ce n'est ni le lieu ni le moment de parler de tout cela.
Je sais bien que rien ne dure sous le soleil, ni le bonheur, ni le malheur. Aussi, je suppose qu'il n'arrive pas à choisir entre moi et la "Nouvelle". Je pense, surtout, que sa réaction est commandée moins par souci de me ménager que par sa difficulté à remettre les choses en question. Une sorte de résistance au changement, à la nouveauté, dont il a fait preuve pendant toutes nos années de mariage. En réalité, c'est un faible, un couard, un égoïste incapable d'aimer qui que ce soit, de mener quelque chose à bien ou prendre une décision.
Bien évidemment, je reste nostalgique du bon vieux temps et de notre jeunesse, (peut-être comme lui), mais je veux en finir avec cette interminable agonie de notre couple.
Pour cela, je vais choisir pour lui, déterminée à vivre sans lui. Je l'ai biffé de ma vie, chassé de mon coeur mais je ne serai pas seule à payer les pots cassés !
Le désamour
Je me souviens très bien quand a commencé ce désamour : en 1975. Ce jour là, il m'a frappé parce que mon regard et ma volonté de quitter la réunion où nous nous trouvions, l'ont désapprouvé devant ses amis. La reprise de mes études à l'IFG, puis Richard ont fait le reste et j'ai pris le large sans retour possible... Depuis, nous avons vieilli, changé et suivi des chemins divergents.
Pourtant, j'en suis certaine, ce n'est pas de la fidélité aux sentiments, mais une forme d'inertie qui le pousse à ne pas vouloir me rendre ma liberté. Cela doit le déranger de lâcher la sécurité que je représente et non l'attachement et le regret de notre passé commun. Les années aidant, je souhaite qu'il fasse pour "l'Autre" un peu plus d'efforts qu'il n'en a faits pour moi, ce en quoi je ne crois guère d'ailleurs.
A moins que la "Nouvelle" ne l'ai déjà quitté, car son mode de fonctionnement, vis-à-vis du sexe opposé, ne laisse augurer rien de bon, pour peu qu'il n'ait consenti à évoluer. Paraît-il qu'elle lui affirme : "qu'elle ne voulait pas être responsable de tout ça, soit disant pas le genre à briser un ménage uni, que 25 ans de mariage c'était quelque chose de beau.."
Aussi, je ricanais. N'a-t-elle pas, plutôt, peur de perdre son emploi et de subir, de la part de ma Direction, le même sort que la fameuse "blondasse" des années 1970 !
C'est le défi, posé par la conquête de la personne, qui intéresse cet homme, qui le fait se découvrir amoureux et j'aimerais me transformer en petite souris pour me glisser, sans tarder, dans l'appartement HLM de sa nouvelle conquête, dans cette barre d'immeuble de cette banlieue Zep, où on s'étiole d'ennui, attablé avec ses nouveaux amis qui sont sensés ne boire que de l'eau..., où la femme, tradition musulmane oblige, n'est pas admise à la même table. Il a beau m'affirmer qu'il apprécie de se retrouver "entre hommes" et être servi, j'ai peine à croire que cela dure longtemps.
La rupture est facile. La séparation s'avère beaucoup plus difficile
Il n'est pas question, pour moi, de retour en arrière. Le cercle infernal est rompu définitivement.
Par le passé, j'ai avalé trop de couleuvres, lui ayant tant de fois fait confiance en dépit de tous ses mensonges. Si, par faiblesse, j'accepte de reprendre la vie commune et le train-train quotidien, cela va devenir rapidement l'enfer, scénario déjà bien connu. Inutile de recommencer pour qu'il n'apprécie en moi que le coté "repos du guerrier", pour avoir le beurre et l'argent du beurre, alors qu'il "s'amuse" ailleurs. Le confort et l'aventure, le fantasme parfait ! Il n'a plus quinze ans et je ne suis pas sa mère !
Depuis tant d'années, il croit à tort que je lui suis acquise n'ayant utilisé que rarement la séduction sur d'autres hommes, ne serait-ce que pour le faire douter. J'ai aimé une image, un homme soi-disant plein d'assurance, de morgue, de certitude, mais tout cela repose sur du vide. Il ne me quitte pas pour elle, non, il me quitte parce qu'il en a assez de ne pas réussir dans la vie. Je suis devenue une provocation vivante qu'il oppose à ses échecs professionnels répétés développant un sentiment d'infériorité, donc un affront personnel.
Dépression narcissique aurait dit un psy.
Cette femme est un prétexte, mais à 50 ans, on ne recommence pas sa vie, on la rapièce, la rafistole, on colmate, on ne fait pas du neuf. Le déclin est forcément programmé. Chacun est responsable de son destin et nous allons en payer le prix. Ainsi, c'est fini : mon coeur ne veut plus et ma tête refuse. Je suis calme, enfin prête. Je ne suis pas en colère, je suis déterminée, totalement lucide.
Paroles d'avocat
Après quelques jours terribles, en plein désarroi, je relève la tête, me redresse. Il me faut du courage, de la fermeté. J'ai pris un rendez-vous auprès d'une avocate que Claudine, l'avocate de mon entreprise, m'a conseillée : Maître Curchod, avocate en droit des familles à Evry. Il me semble que depuis mon mariage je n'ai jamais cessé de vouloir divorcer. Désormais, cette nécessité s'impose après s'être proposée à moi plusieurs fois sans succès.
"Préparez vous à la guerre" m'a-t-elle dit. "Et quels sont les motifs évoqués ?"
Je résume la situation : "il me trompe avec une femme rencontrée sur notre lieu de travail après de nombreuses autres maîtresses ; il me laisse depuis toujours dans une misère affective sans pareille ; il boit beaucoup plus que de raison ; déteste ma famille qu'il ne supporte pas et dénigre ; n'a que du mépris pour mes amis qu'il refuse de rencontrer ; quant aux siens il fait tout pour leur faire croire que je suis nulle ; il refuse catégoriquement de recevoir notre fille et son bébé. De plus, il n'a pas eu de scrupules à vivre à mes crochets à l'occasion, et tout ça n'est rien sans l'agressivité et la brutalité de ses propos qu'il manifeste en permanence depuis des mois, situation qui tourne au cauchemar. J'arrive à en avoir peur et j'ai l'impression qu'il a des complexes, mais je ne sais pas de quoi. Je ne veux pas être une femme soumise et battue. Aujourd'hui cet homme est devenu mon pire ennemi".
"Comment avez vous pu tenir aussi longtemps", me répondit-elle ?
Puis, elle conclu : ce sera 6000 francs ! Reprenons rendez-vous avec votre conjoint pour un divorce amiable, si vous le souhaitez..
Juillet 1984 : la fée clochette a disparu..
Je ne recollerai pas les morceaux comme tant de fois par le passé et notre maison est vendue.
Une maison bien modeste, qu'il appelle, suivant son humeur, "Ma folie des grandeurs" ou "Ma maison de merde". Il s'en moque de cette maison douce, accueillante, des jolis meubles qui sentent bon la cire d'abeille, de mes bouquets de fleurs, nappes brodées, jolie vaisselle de porcelaine, linge parfumé à la lavande.
J'ai le coeur brisé. Je laisse derrière moi le jardin auquel j'ai apporté tant de soins depuis 15 ans : le parfum apaisant de l'herbe fraîchement tondue ; la terrasse ombragée où j'aime me prélasser l'été ; les fleurs que je coupe pour faire des bouquets ; les rosiers odorants ; les buissons où nichent les oiseaux ; les arbres au feuillage léger ; le petit bassin où nagent quelques poissons rouges ; la senteur délicate du lilas au printemps, du chèvrefeuille et des roses en été ; la grande cheminée où flamboie un feu de bois craquant l'hiver. J'étais seule la plupart du temps, mais je m'y sentais bien, même si cette solitude me pesait de plus en plus, depuis que notre fille n'y venait plus.
"Je peux vivre entre deux ballots de paille et manger sur une caisse en bois" m'affirme-t-il, fanfaron,
Dans les semaines qui suivront, je ferai table rase du passé, une page de ma vie définitivement tournée et je ne remettrai jamais les pieds dans ce petit village que j'ai tant aimé. De toute manière, nos amis, nos très bons amis, ses meilleurs copains, ceux que nous avons invité tant de fois à partager nos dîners ou nos méchouis l'été, n'ont pas le courage de venir me voir, ni même passer un coup de téléphone, au cas où, dans ma douleur, je me serais ouvert les veines d'un coup sec.... Je les ai tous rayés de ma vie.
Bien sur, du coté des hommes, les mâles sortent de l'ombre, le concours est lancé. Il y a ceux qui tenteront de me "consoler". Séduction à deux balles dans tous les cas, tentative de m'accorder un baiser, ou plus, dans la voiture pour les plus radins, invitation à déjeuner pour les plus prudents, à dîner pour les téméraires et coup, ultra prévisible, du dernier verre !
****
J'ai déserté Rozay en lui abandonnant aussi le logement de Massy, car je souhaite vivre ni dans les décombres ni avec son fantôme.
J'ai pris en location un pavillon tout neuf, avec un jardin sans arbres ni fleurs, dans une jolie résidence à Evry près d'un petit bois et d'un château en ruine. J'ai récupéré les meubles que j'aimais, je lui ai laissé les autres. On a séparé les assiettes et les verres. Avec nos deux maisons nous en avons suffisamment pour ne pas nous déchirer à ce propos. D'ailleurs, rien ne l'intéresse, tout lui est, semble-t-il, indifférent, même les photos de famille il n'en veut pas, rien de ce qui est susceptible de lui rappeler notre vie commune ou l'enfance de notre fille. Difficile aussi de partager nos trois chats : un pour moi, deux pour lui !
Pourtant, bizarrement, il veut récupérer son alliance qu'il ne porte plus depuis 25 ans.
Ce n'est quand même pas pour l'offrir à "l'Autre" ?
Il en est capable. Aussi, je lui refuse ce dernier caprice, en lui rappelant que ce n'est pas lui qui l'a payée, mais mes parents. Mon époux ne m'a rien offert lors de notre mariage, même pas l'anneau nuptial alors que je lui ai offert, avec mes rares économies, une jolie gourmette en argent. Il se met en colère avec cette brutalité de ton à laquelle je n'arrive pas à m'habituer et dont il use fréquemment dès qu'il n'obtient pas ce qu'il désire. Mais je ne cède pas. Quelques temps après, j'ai fait monter un petit diamant et une émeraude sur l'une et l'autre de nos alliances que je porte désormais en bagues.
Un divorce amiable
Je ne veux rien de lui, je ne lui demande rien, je suis autonome et j'opte pour un divorce amiable.
Nous sommes sous le régime de la communauté. Il faut lister nos biens, les évaluer et les frais d'avocat doivent être pris en charge par chacun par moitié, mais, de prime abord, il ne veut rien payer. C'est moi qui ai tout financé : notre maison à la campagne, les étangs sur notre terrain et j'ai remboursé ses dettes lorsqu'il a fait faillite dans ses entreprises foireuses. Mon mari a profité de mon argent sans jamais me dire d'arrêter de dépenser autant pour lui. Les rôles au fil des années se sont-ils inversés, alors que je crois à l'égalité des sexes. Vaste fumisterie..?.
Que veut-il en fait ? Il estime avoir droit à une indemnité compensatoire, à une pension alimentaire, à "sa part du gâteau" car, mon salaire étant bien supérieur au sien, je lui fais perdre, en divorçant, "son train de vie et les avantages acquis " !
Les avantages acquis ! J'ai l'impression d'entendre le délégué syndical de ma société !
Et, pour cela, il est prêt à tous les coups bas ! Il demande "une rançon" pour me libérer. Je suis devenue sa prisonnière ou, une esclave monnayée comme au temps de la traite des Noirs ! Le voilà transformé en gigolo.., il ne suffit pas qu'il empoche la moitié de tout ce que j'ai payé grâce à mes seuls salaires les années où il a été sans revenu. J'ai honte pour lui. Je suis sous le choc, cela résume tout ce que j'ai représenté pendant 25 ans de mariage : une planche à billets, un carnet de chèque. Puis, devant mon refus de monnayer quoique ce soit, il décrète qu'il ne veut plus divorcer.
Il freine des quatre fers !
L'avocate, qui connaît la musique et la procédure, me confirme discrètement, décontractée mais embarrassée, qu'il est dans son droit ! Elle cherche à me rassurer malgré sa désinvolture. Elle en a vu d'autres, mais les problèmes qu'elle soulève me donnent à réfléchir. Elle me conseille "Fini le divorce amiable, optons pour un divorce pour faute". D'après elle, il va comprendre sa douleur. Elle préconise la guerre. Une guerre civile avec blessure, meurtrissure, brûlure. On sait où viser pour faire mal, plaisir d'avilir, voir souffrir.
Le divorce est un bourbier, et c'est ce que je désire éviter. Faut-il passer, au vingtième siècle, par une procédure de divorce pour adultère, trahison, bigamie, coups et blessures, filatures et détective privé ?
"Coucou", c'est l'huissier au petit matin qui débarque chez les tourtereaux .. !
La vérité, c'est que le mariage est une hypocrisie sociale, l'amour une illusion romantique, une faiblesse de l'âme. Les enfants sont loin de souder les couples, bien au contraire, ils en sont les fossoyeurs. Les hommes trompent leur femme avant de s'en défaire lorsqu'elle prend de l'âge, du poids ou des enfants, ou les trois à la fois, avec des temps d'attente plus ou moins longs selon les individus. J'ai découvert aussi la vraie personnalité de mon mari pendant ces quelques mois de procédure de divorce et j'en ai appris beaucoup plus à son sujet qu'au cours de nos vingt cinq ans de vie commune. Pour bien faire, il faudrait commencer par divorcer pour se marier ensuite.
Trois ans, sept ans, vingt cinq ans, sont les trois grandes crises. Trois ans, fin de la passion physique. Sept ans, fin de l'amour. Vingt cinq ans, la plus dure, la plus terrible, la plus sanglante, c'est la fin de la famille, lorsque les enfants grandissent et qu'il ne reste vraiment plus rien.
Négociation
L'affaire, bien évidemment, fait des vagues au sein de mon entreprise .. !
La femme de mon PDG tranche devant mon désarroi et lui fait savoir : "Ou il garde son emploi dans la société (et sa nouvelle conquête avec lui), ou il est licencié (elle aussi) s'il ne se montre pas correct envers moi". Elle souhaite également que je conserve mon nom de femme mariée car, pour mes dirigeants, le divorce est mal admis dans le cercle professionnel où je navigue et mon nom de jeune fille inconnu. Mon mari doit revoir ses exigences à la baisse et accepter ces conditions. Ce qu'il fait contraint et forcé, se gardant bien de démissionner, ce qui m'aurait soulagée moralement. Mais s'il se décrète chômeur, s'il va pleurer misère devant un juge, je ne suis pas sortie de l'auberge !
C'est ainsi que pendant plus de dix ans, au détour d'un couloir ou d'une réunion professionnelle, je côtoie mon époux occasionnellement et cela jusqu'à son départ en pré-retraite en 1994. La "Nouvelle", rase les murs et la moquette pour ne pas me rencontrer, mais heureusement nos sphères d'activité sont fort éloignées.
Je l'ai ignorée, elle ne mérite pas que je m'y arrête.., même si j'ai souhaité qu'elle crève, le peu de fois où je l'ai croisée. Je sais qu'il la trompera, car il m'a toujours trompée, ce qu'il n'a pas manqué de faire. Car ce qu'il aime avant tout, c'est plaire et obtenir ce qui lui est inaccessible, cela flatte son égo. Après, il se lasse vite. Comment prendre au sérieux de tels hommes ?
Notre divorce n'est pas une tragédie, des milliers de couples se séparent chaque année. Je dois me résoudre à ne compter que sur moi-même et il est temps de me constituer une bulle, une coquille, une protection. La liberté, pleine et entière.
Je vais vivre, dans les années qui suivront, d'autres chagrins qui me marqueront bien plus profondément.
Août 1984 : premières vacances, la Tunisie,
Tunisie, le marché
Je fuis Paris et Evry, direction la Tunisie du sud. J'ai besoin de soleil, je suis triste, désemparée..et si fatiguée.
Tous ces bouleversements m'ont épuisée, le traumatisme est majeur. J'envoie quelques cartes postales colorées à ceux que je crois être encore mes amis, ma famille, désormais plus pour longtemps. Je termine ce périple, qui m'a conduite jusqu'à la frontière algérienne, Tozeur et ses palmiers, l'oasis de Nefta, quelques jours au bord de mer à Djerba et visite des souks. Le soleil m'a fait du bien, mais je me sens seule et abandonnée.
Le plus terrible, ce n'est pas le désamour, c'est la blessure narcissique qui reste ouverte telle une plaie béante. Je suis séparée de mon époux et il est clair que je ne l'aime plus. Pourtant toutes mes pensées me ramènent vers lui. Je suis obsédée... De l'aube au crépuscule ou de la nuit à l'aurore, je n'arrive pas à penser à autre chose. Je respire l'air de la liberté mais mon esprit n'est pas libre, je n'arrive pas à faire le deuil de lui. Un lien terrible m'attache à lui, le lien de la victime à son bourreau.
A mon retour à Paris, je renoue avec mes parents que j'invite à découvrir ma nouvelle maison d' Evry où ils passeront la nuit. Je n'ai plus de contraintes, plus de réflexions désagréables de la part de cet époux qui m'a coupée depuis longtemps de mes racines familiales. Je retrouve enfin le plaisir de recevoir ma fille, son compagnon et leur bébé sans craindre sa mauvaise humeur et ses paroles haineuses. J'ai même bâti, au fond de moi, le secret espoir que le jeune couple vienne demeurer avec moi. Mais ils refusent, préférant rester à Palaiseau. Or, ce choix d'être indépendants suppose, de leur part, des revenus réguliers qu'ils n'ont pas.
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| Evry ; ma mère, Alain, Valérie et Aurélie | Valérie et Aurélie |
La maison est grande, de plein-pied avec terrasse, conçue pour une vie familiale, avec trois chambres à l'étage, salle de bain, et au rez-de-chaussée, un salon, salle à manger, une grande cuisine, une salle d'eau, le tout complété par un garage et un jardin. Bien que située dans un quartier pavillonnaire très calme, elle est isolée et proche du fameux quartier "des Tarterets" qui commence à faire parler de lui à cause de sa population black-blanc-beur organisée en bandes, s'affrontant en batailles rangées dès la nuit tombée.
Seules deux maisons sont occupées sur une vingtaine que comporte cette résidence toute neuve et de qualité. A quelques semaines d'intervalle, par deux fois, je suis cambriolée. Je reçois des coups de téléphone anonymes, ce qui contribue à me déstabiliser. Je connais rapidement la peur de la solitude, de l'agression, sentiment qui, jusqu'alors, m'était totalement inconnu. Même la journée, dès que je m'absente, je ferme tous les volets pour éviter de désagréables surprises à mon retour. Je ne m'y habitue pas.
Pourquoi ai-je pris en location une maison aussi grande, dans quel secret espoir non avoué. Je me le suis demandé bien des mois après ?
Novembre 1984 : coups et blessures
Grâce à l'avocate, nous progressons à nouveau vers un divorce civilisé, puisque l'adultère n'est plus une faute. Nous avons passé la requête de non-conciliation. Nous sommes définitivement séparés, mon mari et moi, sans retour possible, lui demeurant à Massy et moi à Evry.
Nous ne partageons plus rien : j'aime désormais la campagne qui me manque et lui la déserte ; j'accepte mon âge, lui le fuit ; je réussis ma carrière, lui banalise tellement la sienne qu'il reçoit, en quelques mois, plusieurs lettres d'avertissement et de mise en garde pour absences injustifiées, abandon de poste, désintérêt à son travail .., pouvant déboucher sur son licenciement qu'il évite de justesse.. Plus que jamais, il devient laxiste, provocateur, attiré par certaines transgressions, certains dangers.
***
Pourtant, mon époux se présente, un samedi en soirée, à mon domicile sans crier gare. Il veut me parler. Il entre dans la maison se considérant comme chez lui. La discussion entre nous s'est vite envenimée. Je lui tiens tête, je ne veux pas de retour en arrière, ni écouter ses arguments, ses fausses promesses, ses circonstances atténuantes, encore moins ses mensonges ou ses explications vaseuses. Quoiqu'il fasse, rien ne sera plus pareil, rien ne sera jamais plus comme avant.
Je le vois inventer de nouvelles ruses pitoyables censées me consoler, me rassurer, m'embobiner.
Il est probablement éméché comme très souvent depuis notre séparation, mais il tient bien l'alcool et, à part son agressivité accrue, c'est difficile à détecter. Son éternel mal de vivre, ses complexes d'infériorité, ses nombreux échecs professionnels le prédisposent aux excès et les "bons copains", avec qui il a passé la journée, n'arrangent rien. Il n'arrive pas à évoluer, à se calmer.
Je le trouve pitoyable. Entre nous le dialogue n'a jamais existé, encore moins ce jour là. Son seul moyen de communication depuis l'enfance c'est la bagarre et les coups de poing d'où il pense sortir grandi !
Je ne sais plus trop quel a été mon crime ce jour là : un haussement d'épaule, une parole malheureuse ? Il s'est mis à me cogner, à coups de pieds, de poing, jusqu'à ce que je tombe à terre. Il me shoote dans les côtes, dans les jambes, dans la tête, me démolit, casse le mobilier, tape dans les portes des placards de l'entrée à coups redoublés, jusqu'à ce qu'elles s'écroulent, brisées, dans un grand fracas.
Etourdie de coups, hébétée de douleur, il m'a laissé au sol.
Je me suis relevée, je cherche refuge à l'étage pour appeler la police. Il me rattrape dans l'escalier et, me tirant par un pied, me fait dégringoler toutes les marches. Il est devenu fou, me dit "un jour je te tuerai". Dans son regard, à cet instant, il en est capable. J'ai osé le rejeter, lui tenir tête. J'aurais du me méfier, ne m'a-t-il pas déjà frappé, voilà dix ans, de la même manière et aussi sauvagement parce que je l'avais désapprouvé du regard ?
Il m'a enfin lâchée, soudain dégrisé. Il a l'air bien embêté, effaré et stupide devant les policiers goguenards qui ne font rien, ne disent rien, semblant même, par leur silence, plutôt prendre position de son coté. S'il m'a tabassée, je dois bien avoir quelque chose à me reprocher n'est-ce pas ? Cela se lit dans leurs regards et je me souviendrai de leurs têtes. Je suis sonnée et écoeurée.
C'est ainsi que je me retrouve à 23 heures, le 10 novembre, aux urgences de l'hôpital d'Evry parce que mon mari, qui me quitte pour une autre, vient de me frapper, de me blesser. Examinée, pommadée, soignée, pansée, par une infirmière qui n'en peut plus de soigner des femmes "tombées malencontreusement dans l'escalier", je suis rentrée chez moi seule, le corps et le coeur meurtris, avec contusions à l'épaule, aux cuisses, aux jambes, à la tête, des bleus à l'âme et au corps.
Le lendemain, je suis pleine de traces bleuâtres, d'ecchymoses violettes.
J'ai eu l'audace de le quitter, de lui échapper..., l'affront est impardonnable.
Notre histoire doit s'arrêter là impérativement.
Il m'a été remis un certificat médical attestant de mes blessures, document que je confie, quelques jours plus tard, à mon avocate. Le divorce change de nature. Une bonne plainte en pénal me conseille-t-elle, il va comprendre sa douleur.
Le lendemain, il me demande pardon en me précisant que je le rends fou !
Fou, il l'est, et j'ai suggéré, aussi, que l'alcool n'arrange rien. Pourtant, je renonce à porter plainte. Par pitié, par lâcheté, par faiblesse, par bêtise. Par trop bonne éducation passéiste, par respect de l'homme, de l'époux, du père. Par peur, oui... par peur. Les policiers lui ont sûrement intimé l'ordre de se calmer, car si je porte plainte, il se retrouve en garde à vue, avec probablement quelques mois de prison avec sursis à la clé !
Je sais, aussi, qu'entre nous, tout est définitivement mort. Je ne veux plus souffrir à cause de lui. Je suis brisée et il le sait. Il ne subsiste en moi qu'une rancune tenace prête à se transformer en haine. Désormais la maison, dans laquelle je pensais être si bien, m'apparaît trop grande et sinistre. Je pleure sans cesse, je tombe dans la dépression. Cette maison n'a été qu'une étape pour quitter mon mari, me "désintoxiquer" de lui.
Je vais fuir Evry, cette ville nouvelle sans âme, ce qui va prendre plusieurs mois à la recherche d'un nouveau logis situé plus près de mon travail et surtout de ma fille car je me réjouis d'être grand-mère d'une si jolie petite fille, Aurélie. Je désire les voir beaucoup plus régulièrement, ce que m'a empêché de faire mon époux puisqu'il ne supporte plus sa fille, ni le bébé, ni Alain le père de l'enfant et ceci depuis des mois. Seuls les anciens camarades de Valérie, notamment ceux de Rozay qu'il connaît bien, pour côtoyer leurs parents, ont grâce à ses yeux.
Noël 1984
Du coté de ma fille et de son couple, je découvre que rien ne semble aller bien, non plus ! A la naissance de sa fille, Valérie a bénéficié des allocations maternité, puis des allocations chômage puisqu'elle a travaillé suffisamment longtemps dans les bureaux de mon entreprise pour en bénéficier.
Tout a une fin, malgré la bonne volonté de mes dirigeants. N'a-t-elle pas abandonné bêtement ses études, refusé toute formation, d'où une inadaptation totale à tout emploi qualifié. L'informatique et la dactylo ne s'improvisent pas, ni la comptabilité, encore moins le secrétariat où désormais parler au moins une langue étrangère est devenu de rigueur. Il faut désormais qu'Alain trouve un emploi et il ne s'y prête guère, non plus, malgré sa formation de boulanger. Pourtant, Claudine, qui intervient comme avocate dans une chaîne de restaurants bien connue, lui trouvera un emploi sur Massy, mais cela ne durera que quelques semaines.
Je suis invitée à passer le réveillon de Noël chez eux à Palaiseau. Je suis toute heureuse puisqu'il s'agit du premier Noël organisé ensemble depuis la naissance d'Aurélie âgée de 18 mois. Je fais connaissance avec la mère d'Alain que je rencontre pour la première fois. Le début de soirée se déroule normalement et soudain, pendant le dîner, Valérie est prise d'une crise de fureur aiguë. Elle hurle "qu'on lui en veut tous, qu'Alain a tenté de la tuer en lui mettant la tête dans la gazinière, ....". Ses propos sont incohérents, elle essaie, en outre, de lui retourner le contenu des plats sur la tête. Cela frise l'hystérie furieuse.
Je suis anéantie. Après le père, la fille... Quel est ce délire ? Que lui arrive-t-il ? je ne comprends rien. Valérie ne va pas bien et de mal en pis. Je tombe des nues, ne voyant ma fille que très rarement depuis toutes ces dernières années. Je ne suis pas au coeur de leurs problèmes et n'en connais pas toutes les facettes, bien trop préoccupée, moi-même, à remettre de l'ordre dans ma propre vie.
Alain, dépassé peut-être, comme moi, par les événements, va "déserter" pour retrouver sa liberté. Fumer un pétard n'explique pas tout, et goûter une autre drogue illicite n'a jamais résolu les problèmes de santé, encore moins ce que je pense être, à l'époque, le baby-blues. Il affirme que ma fille est devenue impossible à vivre. La naissance d'Aurélie les a fait basculer dans une réalité qu'ils n'assument ni l'un ni l'autre.
Ayant connu par le passé les crises de violence de mon "ex", je ne suis pas apte, ni prête, ni ne veux recommencer avec ma fille. J'en suis strictement incapable. Cette situation est pour moi ingérable et me déstabilise à nouveau de fond en comble. Je vais pourtant essayer de faire front, mais ses sautes d'humeur tumultueuses vont m'obliger, au fil des mois et des années, à prendre mes distances avec elle.
Une telle vie, que je fuis, ne m'intéresse pas et je suis incapable d'y faire face. C'est de l'ordre psychiatrique et hors de mes compétences. Mais, dans l'immédiat, je n'ai pas encore assimilé la gravité de sa maladie accentuée, vraisemblablement, par la drogue, le cannabis probablement, dont ils font usage régulièrement ?
Dimanche premier de l'an 1985
La soeur de mon époux a promis de déjeuner avec moi, à Evry, puisqu'elle ne connaît pas encore ma nouvelle demeure. J'attends vainement un bon bout de temps sa venue mais elle annule, par téléphone sans explication, une heure avant le repas. Le chagrin m'étouffe, puisque cela annonce la fin de mes relations avec ma belle-famille comme je l'ai compris ce jour là. Il me faut ravaler mes larmes et ne rien demander à personne. Cette journée sera sinistre.
Il est évident qu'on ne divorce pas seulement de son mari, mais aussi de sa famille et de ses amis. Les surprises sont grandes et les déceptions sont si amères que l'on ne s'en relève pas sans dommage. Ils se révèlent lâches et fuyants. Je relègue des amies proches aux oubliettes et me rapproche de certaines autres qui se sont éloignées au fil des années. La réalité n'est pas ce que je crois et, le pire, c'est de découvrir la face noire de l'humanité.
Une seule chose m'intéresse désormais : mon divorce. Je suis incapable de penser à autre chose. C'est mon os à ronger, l'objectif numéro un, et cela me coupe l'appétit tout en m'empêchant de dormir. J'ai maigri, et perdu cinq kilos. Tant mieux.
Janvier 1985 : une nouvelle vie
Dominique, une amie de longue date, travaille dans une agence immobilière à Verrières-le-Buisson, une commune bourgeoise de la banlieue sud.. J'ai pu trouver, grâce à elle, un logement de quatre pièces dans une résidence située au milieu d'un grand parc, proche du centre ville et à un prix très raisonnable.
L'environnement est particulièrement verdoyant, le logement fort agréable. Dès la promesse de vente signée, elle obtient la permission auprès des propriétaires d'entamer des travaux, ce qui va me permettre d'emménager les mois suivants, dans un appartement refait à neuf, aidée par du personnel du service entretien de ma société. J'habite désormais au 4ème étage, avec ascenseur, bénéficiant de larges baies vitrées donnant sur le ciel et la verdure. Au delà des arbres et des immenses cèdres bleus, j'ai la vue sur le vieux bourg, le château de Mme de Vilmorin, l'école, et au loin sur les collines boisées des forêts alentours.
Je peux laisser les stores ouverts toute la nuit et non pas, comme à Evry, dès le soleil couchant, obligée de fermer et barricader tous les volets. J'entends maintenant les bruits rassurants du dehors, je suis réveillée le matin par le chant des oiseaux et les cris des enfants de l'école voisine. J'emménage en février : la neige va tomber pendant la nuit et, au petit matin, le parc de ma résidence est une vraie splendeur. Je suis bien au chaud sous la couette, j'aimerais que la neige si blanche, si douce, m'engloutisse. Je ne pense plus à rien.
Ma relation avec mon mari va prendre une autre tournure, je n'ai plus les tripes nouées et le coeur battant lorsque je le vois arriver. Je sais que, dorénavant, le code d'entrée et l'interphone, présentent une sécurité que je n'ai pas eue à Evry ce qui ne l'empêche pas de m'affirmer, pour tenter de marquer son territoire et l'oeil furibond, "Si je vois un homme ici, je défonce la porte". Je ne suis pourtant plus "sa propriété".
Une nouvelle tranche de ma vie va se jouer là. Enfin, je souffle. Pourtant, je sais qu'il rôde parfois, en voiture le soir, au bas de mon immeuble en regardant les fenêtres éclairées au cas où une ombre inhabituelle et inconnue se profilerait.
Je suis là, comme un chat dans son panier. Ce sera mon royaume. Je n'ai plus rien à ne demander à personne. J'ai juste peur d'être seule, bientôt vieille, bientôt moche !
J'en pleurerais.. de ne pas avoir su le quitter plus tôt.
verrières au petit matin
Le bonheur conjugal, c'est le divorce...
Et le divorce une école de la vie. Le jugement est prononcé le 26 février 1985. Notre mariage a été rayé d'un trait de plume sur ce "livret de famille" que la Maire de Courbevoie nous avait remis avec tant de solennité. Les mois passant, mon époux qui, depuis, est devenu mon "ex", n'a plus autant de remords comme au début. Il ne téléphone plus autant.
Plus de scènes de ménage, de mots assassins, le bonheur ! C'est une transformation, un voyage sans retour, une nouvelle naissance. Je dois prendre à bras le corps ma propre existence, et je découvre le charme de la solitude : est-ce que je ne dors pas bien dans ce lit double où je suis désormais seule ? Un sommeil sans cauchemar, finies les nuits agitées où je fuis, en rêve et en larmes, vers une montagne bordée de précipices.
J'ai tout pris en pleine figure sans échappatoire et je l'ai sans doute voulu ainsi. J'ai pris conscience de la nécessité de retrouver ma propre personnalité. M'abandonner enfin. Lâcher prise. J'en ai assez d'assurer, d'assumer, d'être une brave petite femme, un bon petit soldat, et d'avoir peur d'un mari qui m'a marqué au fer rouge. Je veux l'oublier et ne plus souffrir à cause de lui.
Nous étions déjà dans "l'après". Je vais, petit à petit, reprendre goût à la vie.
J'ai repris mes cours à l'IFG, section "finances" : deux jours par mois pendant 15 mois. Je suis la seule femme parmi des Responsables financiers et ils ne sont guère sympathiques contrairement aux joyeux drilles que j'ai connus les années passées. Je côtoie une caste, tous issus des grandes écoles et regrette l'ambiance chaleureuse des années 1974/1980, période bénie de mon émancipation. J'ai désormais confiance en moi, j'ai amélioré mes compétences et mes revenus.
Pâques 1985 : Mers les bains
Astrid, est une amie de l'Ecole Commerciale de Trudaine. Nous nous téléphonons de temps à autre et je reçois une carte postale aux vacances, une autre pour les bons voeux, mais on se voit rarement. Mon ex-mari ne l'aime pas. Son coté "bobo-gauche-caviar", son arrogance, ses avis sur tout, sur rien, l'importune. En fait, ils sont aussi pénibles l'un que l'autre à toujours vouloir imposer leurs idées et mon époux ne tolère que ses propres copains.
Ayant eu connaissance de mon divorce, elle m'invite à passer le week-end de Pâques à Mers, près du Tréport, où le couple possède un charmant petit trois pièces-cuisine au bord de mer. Elle insiste tellement que je donne mon accord, mais sans enthousiasme. Pourtant, il faut que je me bouge impérativement si je ne veux pas m'enfermer définitivement dans ma coquille et tomber dans la dépression. J'ai en mémoire le week end du Nouvel An que j'ai passé seule, à pleurer et à ruminer mon chagrin.
Ma fille débarque le vendredi à mon bureau en fin d'après midi accompagnée de son bout de chou. Ce n'est ni l'endroit ni le moment de parler de ses ennuis conjugaux. Je ne peux guère la questionner non plus, ni lui répondre devant le personnel de mon service. Je lui signale mon absence. Alain est parti chez sa mère et elle n'a pas d'argent. Je lui donne ce qu'il faut pour passer le week-end, et dès mardi j'aviserai dans l'hypothèse où Alain ne serait pas de retour. Je suppose qu'il s'agit d'une nouvelle dispute entre eux, qui, comme d'habitude, va s'arranger.
Ainsi, c'est mon premier week-end, hors de Paris, depuis ma séparation et mon divorce il y a un an. Le premier au bord de mer en 25 ans de mariage. Je suis partie à Mers avec mes amis, contrariée mais pas particulièrement inquiète, car je connais leur mode de fonctionnement assez dévastateur et je ne peux pas, même si je l'avais voulu, les emmener avec moi.
Je suis épuisée, j'ai besoin d'amitié, de découvrir d'autres horizons. Je ne veux pas culpabiliser.
A Mers, il fait un froid de canard. Il a plu une bonne partie du week-end, mais l'amitié de mes amis m'a réconfortée. Nous flânons sur le port de pêche, marchons sur la plage de galets en bord de mer lors des rares rayons de soleil. Je les invite à déjeuner dans un restaurant pour les remercier de ce séjour et nous avons passé un bon moment à papoter, nous rappelant avec Astrid notre passé commun d'étudiantes. Nous nous promettons de nous revoir plus souvent.
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Avec ma fille, j'estime en avoir fait beaucoup et je ne veux pas entrer dans son jeu car j'ai en mémoire tout ce qu'elle nous a fait subir par le passé.
On devient fou à côtoyer de telles personnes et c'est au détriment de son propre équilibre. Je ne veux pas tout accepter d'elle, comme j'ai pu le faire avec mon "ex" pour sauvegarder l'entente de notre couple. Avec eux deux, il n'y a jamais de cesse, l'un comme l'autre lancent le bouchon toujours plus loin. De toute manière, il est impossible de raisonner ma fille et je n'ai plus la force de faire face à de tels problèmes.
Comme me dira un psy quelques années plus tard : j'en avais fait trop et elle pas assez !
Mardi : hôpital d'Orsay
Arrivée à mon bureau le mardi matin, le père de Valérie m'informe que notre fille a été hospitalisée à Orsay, en psychiatrie, pour une tentative de suicide. Elle a voulu s'ouvrir les veines....
Pendant le week end, Alain est venu chercher sa fille pour l'emmener chez sa mère à Suresnes, où il demeure désormais, du moins c'est ce que j'ai compris. Il quitte définitivement Valérie ne supportant plus son comportement agressif. Le manque d'argent n'arrange rien. Prévenu par un copain de l'état de ma fille, il a appelé les pompiers, favorisant son hospitalisation.
Je suis dépassée par de tels événements dont je n'ai pas encore pris la mesure réelle. Cette maladie qui se déclenche à l'adolescence, est là, tapie.. et je vais en découvrir peu à peu toutes les facettes et l'horrible vérité. Je suis effondrée, je me sens affreusement mal, mais, en réalité, cette hospitalisation me tranquillise provisoirement. Ma méconnaissance du problème, est telle à l'époque, que je n'imagine pas, un seul instant, quels sont les symptômes et les comportements irrationnels qui se cachent derrière le mot schizophrénie. Depuis vingt ans, désormais, les journaux et les médias ne font qu'en dénoncer les dangers à travers des faits divers plus ou moins dramatiques, aggravés par la prise de drogue.
A cet instant, j'ai une certitude. Ma fille va recevoir des soins en rapport avec son état de santé qui s'est dégradé au fil des années. Quant à moi, je ne peux être à la fois au four et au moulin, l'aider financièrement et, en même temps l'assister psychologiquement, ce dont, d'ailleurs, je suis totalement incapable. Elle a voulu naviguer dans un monde marginalisé, qui m'est totalement inconnu, que je désapprouve et que je veux ignorer.
Concilier vie professionnelle et vie privée est déjà difficile pour moi, me mettant sous pression depuis des années, encore plus maintenant que je suis seule, fragilisée par mon divorce. J'ai quitté en quelques mois mon logement de Massy, de Rozay, puis d'Evry, pour emménager à Verrières, avec tout le traumatisme que cela représente et j'ai moi-même, bien du mal à réorganiser ma vie, ayant perdu ceux que j'aimais, que je croyais être mes amis et ma famille.
Mai 1985 : espoir déçu
Aurélie, ma jolie
A plusieurs reprises, je suis allée voir ma fille à l'hôpital. Parfois avec ma petite fille. J'espère, grâce aux soins dispensés, retrouver la gentille gamine qu'elle a été dans sa jeunesse, bien avant tout ce cauchemar. Le départ d'Alain est pour moi, à cet instant un événement positif, la fin d'un long parcours chaotique, estimant, à tort ou à raison, qu'il est en partie responsable de l'état déplorable dans lequel elle se trouve. J'ai tant espéré de la venue au monde d'Aurélie, car elle n'est pas un accident, mais une naissance qu'ils ont désirée.
Dès sa sortie de l'hôpital, je ne souhaite qu'une chose : que ma fille reprenne Aurélie le plus vite possible. Je suis prête à l'héberger chez moi avec la petite et, pour son confort puisqu'elle ne travaille pas, elle doit quitter le logement de Palaiseau où elle ne peut rester seule sans revenu. C'est facile et simple, son appartement appartient à mon entreprise et je peux trouver un autre candidat sans aucune difficulté. Elle peut vivre, chez moi à Verrières, tranquillement, le temps de reconstruire sa vie. N'ai-je pas choisi inconsciemment un grand appartement, pour faire face à un scénario inéluctable ?
Mais non, les médecins l'ont remise sur pieds à coup de médicaments, elle a repris du poil de la bête, et je ne reconnais plus ma fille ! Je vais encore tomber de mon nuage. Elle va reprendre une vie marginale qu'en définitive elle affectionne.
Je m'inquiète, n'obtenant pas de réponse alors que je frappe à sa porte. J'ai peur qu'elle ne réitère une tentative de suicide. Aussi, folle de terreur, je vais chercher de l'aide à la caserne des Pompiers toute proche puisqu'ils sont intervenus lors de son hospitalisation. A ma grande surprise, de retour avec deux pompiers, elle ouvre enfin sa porte, m'injurie copieusement avec une violence verbale qui me sidère. Elle me dit de "me casser, qu'elle en a rien à foutre de moi, ... "... Elle est accompagnée d'un nouveau "mec", au genre encore plus marginal que tous ceux que j'ai pu croiser jusque là ! Il est vrai que je ne fréquente ni les squats, ni le métro à la station "Chatelet" ou "Les Halles"... ou ailleurs à Paris.
Les pompiers restent bouche bée, étonnés, et moi les bras ballants, ahurie !
Ce jour là, j'ai pris conscience de son vrai caractère, si semblable à celui de son père : autoritaire, violent, ingrat. Un jour gentille pour obtenir ce qu'elle désire, un jour odieuse, un autre jour violente à l'extrême. Déboussolée, je décide de prendre mes distances avec elle. C'est indispensable pour ma survie.
Fleury-Mérogis
Pourtant, ayant coupé les ponts, ce calme relatif ne va pas durer longtemps. Une telle situation ne peut que mal se terminer.. Ce qui va guère tarder ! !
Quelques semaines plus tard, Valérie et Pascal son nouveau compagnon, sont tous deux sous les verrous, jugés en comparution immédiate. Condamnés à un an de prison : 6 mois ferme, 6 mois avec sursis. Elle est incarcérée à Fleury-Mérogis et lui à Fresnes. Mais j'en ignore le motif réel. D'après elle, une banale histoire de walkman volé par son nouveau compagnon ?.
A ce stade, puisqu'elle est majeure, nous ne sommes pas prévenus. L'avocat commis d'office, comme d'habitude, n'a rien à faire de son cas, d'autant qu'elle traîne, déjà, quelques casseroles derrière elle, même si elle n'a jamais été condamnée. Son passé récent la rattrape.. Jouer à Bonny and Clyde, ne pouvait que mal finir.
Elle a beau se dire "innocente", elle écope du maximum !
Nous serons prévenus trois jours plus tard. L'administration pénitentiaire se préoccupait de savoir où se trouvait Aurélie. Ils nous transmettront les clés de son logement.
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Pour moi, une question essentielle : comment ma fille passe-t-elle, en quelques semaines, de la mère de famille élevant son enfant, en une jeune femme punk fréquentant des drogués et des marginaux ? Que s'est-il passé ? J'ai du manquer plusieurs épisodes ! Ayant coupé les ponts à diverses reprises avec elle, je n'arrive pas imaginer le contexte dans lequel elle vit depuis plusieurs années. Je suis si loin de la réalité, et je la crois toujours meilleure qu'elle n'est en vérité.
Sainte Geneviève des Bois
Je contacte pourtant Maître C, pour obtenir des droits de visite. L'avocate fait des pieds et des mains pour la faire sortir de Fleury en liberté conditionnelle. Cela implique qu'elle travaille, mais Valérie ne tiendra pas cette obligation et sera hospitalisée, en psychiatrie, à Ste Geneviève des Bois après une nouvelle arrestation très mouvementée.
Le Psychiatre qui l'a prise en charge, après avoir entrevu son père, me convoque à un entretien. Devant les propos aberrants et délirants de ma fille et alors que, la réunion terminée, elle s'éloigne, il me met en garde : "Coupez avec elle, ou elle vous détruira, elle ne respecte rien, ni les gens ni même les horaires que nous tentons de lui imposer. Je ne veux pas l'escalade avec elle. Elle aurait pu être une jeune fille de bonne famille, elle a choisi d'être une loubarde, elle doit assumer ses choix".
Une loubarde..? En remontant dans ma voiture, je suis sous le choc. Ce n'est pas possible, pas ma fille ?
A ce stade, aucun médecin ne m'a encore parlé de maladie et de soins. Ou, alors, je ne veux rien entendre, pas comprendre ?
J'hallucine ... Elle est ensuite réintégrée à Fleury jusqu'à la mi-septembre après plusieurs semaines passées à l'hôpital.
Fleury : Tout ça, c'est trop dur..
Aurélie, Daniel
J'ai eu foi en ce spécialiste. Je dois me rendre à l'évidence, je n'ai guère d'alternative, ou je m'enfonce avec elle, ou je la laisse s'enfoncer seule. Je n'ai pas d'autre choix et cela ne servirait à rien. C'est au delà de mes forces et de mes compétences.
Son père lui rendra visite à plusieurs reprises. J'irai une seule fois avec lui. Toutefois, je lui envoie des photos de sa fille, des mandats et des colis.. pour qu'elle puisse survivre dans un environnement aussi brutal et démoralisant, en espérant que cet ultime rebondissement va la faire réfléchir. Elle m'écrira, des lettres complètement ahurissantes, probablement mise sous calmants.
Attente, fouille, parloir, c'est sinistre ! Elle est l'ombre d'elle-même, maigre comme un clou, flottant dans sa robe blanche.
Cette situation est trop dur à supporter et, ce jour là, les événements faillir mal tourner. Mon "ex" voudra s'éclipser en douce, sans un mot, en me larguant lamentablement sur le parking de la prison. Il ne travaille pas, il est en récupération, contrairement à moi. M'ayant promis d'aller chercher Aurélie, il change d'avis au dernier moment, ce qui m'empêchera de récupérer la petite pour le week end. C'est un lâche qui n'a jamais eu de paroles et, ce jour là, j'ai bien failli "péter les plombs".
Trop c'est trop, j'ai les épaules solides mais le fardeau commence à me faire plier les genoux.
Hors de moi, je ne me contrôle plus, aussi, je le dis simplement, j'ai voulu le tuer en l'écrasant comme une crêpe contre un mur où je l'avais coincé avec ma voiture. Il est là, les mains posées sur le capot de ma BX. J'ai le pied sur l'accélérateur et le moteur rugit nerveusement. Il a peur, cela se voit dans ses yeux exorbités, il n'y a pas d'échappatoire possible. Je ne suis que haine envers lui. C'est un salaud !
Il a eu la bonne idée de lâcher cette phrase : "je ne mérite pas que tu ailles en prison à cause de moi". Cela m'a stoppée net, comme si on me balançait un seau d'eau à la figure et ramenée dans la lugubre réalité. J'ai passé brutalement la marche arrière, je suis partie, le laissant réfléchir à la portée de ses actes. Il a compris que je ne suis pas apte à tout encaisser sans broncher. Il doit impérativement arrêter de me faire souffrir. Tous les deux, le père, la fille, m'ont fait trop de mal.
Le divorce, et les conséquences qu'il entraîne, est une traversée infernale qui vous laisse exsangues, échoués sur la berge, tels ces poissons qui suffoquent à l'air, après un raz de marée. Comment aurais-je pu soupçonner combien c'est violent ?
Je dois déconnecter et Claudine me conseille "ne restez pas toute seule, c'est mauvais pour le moral".
Je vais me faire la promesse solennelle d'en finir pour de bon avec les crises de larmes. J'ai besoin, en effet, de tourner la page définitivement sur ma vie conjugale et familiale.
Je vais m'y employer.
Août 1985 : Grèce du Nord et Corfou
Partir en vacances, voyager, sortir de mon trou pour me changer les idées. Sortir, mais où ? Rozay a été mon port d'attache pendant 25 ans et mon seul paysage.
cliquer ici : pour lire le récit
Corfou : Paola et moi |
Mon entreprise est fermée pour congés payés en Août. Je vais mieux, mais je ne vais pas bien. De toute façon, je ne peux rien faire de plus.
Poussée par Claudine, j'opte, pour quinze jours de vacances au Club Med à Corfou.......A mon retour, je me réfugie dans le travail, c'est la meilleure chose que je puisse faire, la seule me permettant de reprendre pied dans ma vie.
Septembre 1985 : Suresnes
Valérie est sortie de Fleury le 13 septembre 1985. Entre-temps j'ai payé ses loyers en retard, les notes d'électricité, de téléphone ..., fait le ménage, pour qu'elle puisse conserver son appartement, car il n'est plus question que je l'héberge chez moi avec son nouveau compagnon. Son père s'est occupé de trouver un autre maître à leur chien, un berger allemand, qui, seul et affamé, enfermé dans l'appartement le temps que nous soyons prévenus de son incarcération, a, en trois jours, fait des dégâts considérables.
Quant à Aurélie, elle est chez sa Mamy paternelle à Suresnes.
Après cette détention, Valérie veut récupérer sa fille, ce qui m'apparaît fort compréhensible, en premier lieu. Je pense, en effet, que la présence de la petite peut stabiliser sa mère. Mais Alain, le père, s'y oppose farouchement. J'accompagne Valérie pour essayer de le raisonner, mais rien n'y fait et, se mettant en colère, il me porte un coup de poing au visage, ce qui me fait tomber au sol à moitié groggy. Ma fille, aussi, veut me taper dessus me menaçant d'une bouteille d'eau, car elle estime que je ne prends pas assez d'initiatives pour récupérer l'enfant.
Je quitte Suresnes hagarde, laissant sur place Valérie et Alain à leur violente dispute. Je ne peux pas, je ne veux pas vivre dans une telle souffrance.
Dans la voiture qui me ramène seule à Verrières, les larmes m'aveuglent et je ne vois plus rien à travers le pare-brise. Je me suis trompée de chemin, ayant pris l'autoroute de l'Ouest par erreur. Au bout d'un moment, complètement perdue, ne sachant plus où je suis, je m'arrête pour demander ma direction à deux motards CRS qui se trouvent sur le bord de la route, étonnés de me voir verser tant de larmes. "Ya pas de quoi pleurer Madame" me disent-ils en me conseillant de faire demi-tour à la prochaine sortie.. Peuvent-ils imaginer ce que je viens de subir ?
Je vais être un long moment avant de revoir ma fille. Je coupe les ponts, je ne veux plus m'impliquer dans sa vie, elle ne fait aucun d'effort sérieux pour changer de comportement, trouver du travail, une formation. Elle va continuer son parcours marginal et chaotique. C'est le genre de vie qu'elle affectionne. Je dois me rendre à l'évidence.
Octobre 1985 : Briançon
Depuis quelques semaines j'ai mal, je souffre depuis peu de petites hémorragies totalement anormales. Après une consultation auprès d'un chirurgien - ami de Claudine, (son mari étant cardiologue) - intervenant à l'Hôpital Américain, je suis opérée d'une hystérectomie, car je souffre d'un fibrome. C'est le début de mes problèmes de santé.
J'ai peur de mourir et je suis accablée de solitude, dans cette chambre d'hôpital, en me demandant s'il y aura un réveil et si je reverrai un jour le soleil. Je vais ressortir très vite, seule, blême et vacillante et, ne pouvant rester seule à mon domicile, je pars trois semaines en convalescence près de Briançon.
D'après un psychiatre rencontré bien des mois après ces événements, ces problèmes sont liés à ceux de ma fille et au stress récent provoqué par des émotions trop douloureuses.. La maladie ne frappe pas n'importe où, n'importe comment non plus. Il m'expliquera qu'il y a une corrélation entre la maladie et la souffrance psychique, cela ne fait guère de doute dans mon cas.
Dans le train qui m'éloigne géographiquement du lieu de mes soucis, le front collé contre la vitre, je me laisse absorber par le paysage. Je me sens rassérénée un peu, même si je sais que c'est reculer pour mieux sauter. L'air de la montagne, le calme de cette maison de repos me fait le plus grand bien. Je me terre loin des regards comme une bête malade, mais au fond de moi j'ai l'impression culpabilisante de faillir sur tous les plans. J'ai besoin de déconnecter, tant de mon "ex" que de ma fille.
Les journées passent très lentement, et après un repos que nous faisons entre deux et quatre heures de l'après-midi sur le balcon, ou dans nos chambres respectives, nous pouvons marcher un peu dans la montagne environnante et aller jusqu'à la ville faire quelques achats pour nous changer les idées. C'est le calme plat, tellement loin de l'agitation qui m'entoure habituellement.
Avec le retour à Verrières, quelques semaines plus tard, je retrouve tous les problèmes dont bon nombre me dépassent. Cependant, je me sens plus légère et plus libre. Je reprends le travail en meilleure forme.
Noël 1985 : merci maman, merci papa !
J'appréhende les fêtes de Noel que je vais passer seule.
Je me tourne vers mes parents, pour, enfin, me retrouver quelques jours, avec eux en Normandie, où ils se sont installés, puisqu'ils sont désormais à la retraite. Je m'en fais une telle joie !
Mais, je tombe de haut, au bout du fil, lorsque je leur téléphone ! Ils ne veulent pas me recevoir, sous prétexte que je suis divorcée ! Je m'aperçois, ainsi, que ma mère est toujours aussi bornée, dure et imperméable que dans ma jeunesse. Mais la réalité va s'avérer bien pire, quelques mois plus tard.
Je vais comprendre pourquoi, utilisant de faux arguments et me riant méchamment au nez, elle m'interdit leur porte pour la Nouvelle Année.
De ce ton sec et cassant que j'ai tant redouté enfant, elle m'avoue que "Ils préfèrent aller voir Aurélie chez l'autre Mamy à Suresnes, car ce sont des ouvriers, des gens simples, plutôt que chez moi depuis que je suis devenue "directeur"". J'en reste sidérée, ma situation professionnelle n'est pas nouvelle que je sache et ils devraient en être plutôt fiers. Mais non ! La raison, c'est qu'ils ne veulent plus me fréquenter, ma fille étant incarcérée ! La honte.. pour eux ou pour moi ? Et moi qui croyait trouver, auprès d'eux, un début de réconfort ?
Ce ne doit pas être, non plus, leur seule raison, car ils se sont bien gardés de me commenter ces visites à Suresnes, faites en douce. Je découvrirai quelques mois plus tard, leur témoignage écrit en faveur d'Alain, dans le dossier de transfert d'autorité parentale d'Aurélie. Ils se sont fait manipuler au détriment de leur propre petite fille, Alain leur ayant suggéré que nous voulions abandonner la petite à la DDASS.
C'est quoi, encore, cette connerie ? C'est Alain qui ameute les services sociaux, qui demande un transfert d'autorité parentale, qui prend un avocat et c'est nous qui aurions voulu abandonner Aurélie. Après tout ce qu'on à fait pour stabiliser ce couple, Je n'en crois pas mes oreilles !
Comment peuvent-ils porter un tel préjudice à ma fille sans connaître la situation réelle, sans m'en avoir parlé au préalable, eux qui ne savent pas ce que les mots drogue et dealer veulent dire. Et je me demande comment mes parents peuvent apprécier la mère d'Alain, pour établir une attestation en sa faveur, alors que, moi-même, je ne l'ai rencontrée que deux fois et, dans des circonstances assez pénibles.
Et pourquoi n'établissent-ils pas une attestation en ma faveur ? Leur position me révulse !
Déboussolée, sidérée, écoeurée, je suis encore une fois anéantie. Un point de non retour est franchi avec eux. Au bout du fil, je laisse libre cours à mon chagrin, à mes sanglots, à mes désillusions. Je ne leur pardonnerai jamais cette prise de position meurtrière pour moi et ces paroles redoutables. Cela me fait tellement mal.. Ils seront huit années sans me revoir.
Et je m'interroge : car mon "ex", pendant toutes nos années de mariage, pour m'humilier, me faire souffrir, n'a jamais cessé de les traiter de cons. Aurait-il eu raison ?
Cette trahison des miens, de mes proches, de mes parents, m'atteint au plus profond de moi. C'est, aussi, la rançon du divorce qu'ils n'admettent pas, qu'ils désapprouvent. puisque ma mère pense que, quelles que soient les circonstances, on doit rester mariés.
Dieu merci, tout un passé révolu à jamais.
Cet abandon est terrible, peut-être plus encore que la fin de mon couple. Je pénètre dans un domaine inconnu : celui de la médisance, du mensonge et du mal. Le mur qu'ils dressent entre nous est devenu infranchissable mais je ne vais pas me suicider pour cela.
L'amour, la famille, l'amitié ne sont qu'illusions, mythes et légendes.
Je vais tourner une nouvelle page.., arrêter de me battre pour les autres. Je vais penser enfin à moi.
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"biographie perso : la généalogie années 1995 et suivantes"
voir mon enfance et mes jeunes années 1940 à 1959 dans la "biographie personnelle "