Souvenirs d'enfance : de 1940 à... 1959
Ma mère
Années de guerre et d'après guerre, Fin de la guerre d'Indochine, début de celle d'Algérie.
*
Paris, 18 avril 1940, 16 heures : j'arrive sur cette planète
Un soleil printanier tiédit l'air de la capitale lorsque je pousse mon premier cri. Ma mère vient d'accoucher à l'hôpital Bretonneau dans le 18ème arrondissement, au pied de la butte Montmartre, après de longues heures de souffrance, de solitude, loin de sa famille et de son mari, dans la peur constante des bombardements allemands sur la capitale.
L'invasion de la France est imminente et mon père, à l'armée sur le front de l'Est, est en train d'apprécier le confort de la ligne Maginot ! Il se croit à l'abri des attaques allemandes.
Il va vite déchanter ! Les "vert de gris" arrivent..
En attendant des jours meilleurs, cela fait de moi un Bélier ascendant vierge, dragon dans l'astrologie chinoise.
Aïe.. Aïe.. Aïe !
1941-1944 : mes jeunes années
Paris
De la guerre, des Allemands, des Américains et de ma petite enfance, pour être franche, je n'ai guère de souvenirs.
Ma mère travaille comme employée de maison chez une jolie demi-mondaine, un peu cocotte, qui vit de ses charmes et de ses nombreuses relations avec de hauts militaires. Cet appartement, où elle m'emmène parfois, au dernier étage d'un immeuble cossu situé tout en haut sur la Butte Montmartre, avec une vue magnifique sur les toits et les monuments de la capitale, sent bon la cire d'abeille et la cigarette anglaise.
Je rêve toute éveillée de vivre dans un tel lieu, en extase devant la luxueuse salle de bain avec baignoire. Et pour cause, ce n'est pas de si tôt que je vais en voir une aussi belle !
Il restera au plus profond de moi, le souvenir d'un confort feutré à la moquette épaisse, auquel je vais aspirer toute ma vie. Quelques années plus tard, cette femme m'offrira "Les lettres de mon moulin" qui me donneront le goût de la lecture et, en attendant des romans plus littéraires, je dévore les livres de la bibliothèque rose et verte à travers les histoires passionnantes et tumultueuses des malheurs de Sophie et de ses copines.
J'ai deux ou trois ans peut-être, mes parents occupent un logement en rez-de-chaussée. Ma mère pourchasse, à grands cris et à coups de balai, un rat venu se réfugier derrière le panier à pain de la cuisine. Elle tente de l'estourbir ou de le faire sortir dans la cour. Je me rappelle aussi du lavoir, tout proche, où elle lave son linge. Il règne une ambiance laborieuse rythmée par de grands coups de battoir dans l'odeur chaude, fumante et âcre des lessiveuses. Les papotages et les chicanes se font dans un langage imagé et le crêpage de chignon n'est pas exclu, les plus hardies intimidant les plus timides..
Plus tardivement, nous sommes de nuit en voiture sur la route. Mes parents me conduisent à Brou, chez une nourrice, par peur des bombardements alliés sur Paris et des destructions allemandes. Je tremble de peur, blottie contre ma mère car, au loin, le ciel illuminé flamboie. Les bombardiers vrombissent déversant, dans un grand fracas, des bombes meurtrières qui pleuvent sur Chartres.
Il y a, aussi, la guerre étant finie, la Fête Dieu : processions religieuses à travers le village, cantiques chantés à tue-tête par le curé "Ave, Ave, Ave Maria..". Je tiens un panier en osier, retenu par un cordon autour de mon cou, et je jette d'odorantes pétales de roses sur le sol.
1945 : Courbevoie
la boutique familiale
La guerre est finie, il faut travailler pour survivre
Mes parents achètent un fonds de commerce de fruits et légumes dans un quartier commerçant du bas Courbevoie, situé rue des Anciens Combattants, près du Pont de Neuilly une banlieue à l'ouest de Paris. Ils habitent dans l'arrière boutique qui sert de cuisine et disposent d'une grande chambre à l'étage qui donne sur une cour où sont entreposés les tonneaux du bistrot mitoyen et les cageots en bois de mon père, au milieu desquels ma mère fait sa lessive. Un modeste logement sans confort.
Je suis loin de mes rêves... et la Seine va couler encore un bon bout de temps sous les ponts, avant de les voir se réaliser !
Assis autour de la table de la cuisine, au sol recouvert de sciure pour ne pas glisser à cause de l'humidité, mon père mire les oeufs sous une lumière pâlichonne distribuée par une ampoule de faible voltage au bout d'un fil électrique. Ma mère colle les tickets d'alimentation qui rationnent encore les vivres si peu nombreuses, la table est recouverte d'une toile cirée usagée et le repas mijote sur les ronds de la cuisinière à charbon.
Dans les rues voisines, les usines grises et sombres sont entourées de hauts murs d'où s'écoule un flot d'employés à la recherche de maigres revenus, la vie étant rythmée par la sirène annonçant le début et la fin du travail. En ces temps d'après-guerre, avec leurs visages gris, les ouvriers ne demandent pas à vivre, mais juste à survivre. Les nombreux bistrots sont plein à craquer, matin midi et soir, d'hommes assoiffés, braillards ou rigolards, accoudés au comptoir et commentant les derniers événements. Le patron lave les verres bruyamment, le juke-box crache des airs à la mode et dans un coin, des vieux jouent aux cartes ou aux dominos.
Ce quartier est voué à la destruction pour y construire 20 ans plus tard, le centre des affaires avec ses tours orgueilleuses. Mais, personne n'est encore informé.
1946 : la pension
Suite à une bagarre à l'école, (j'aurai giflé la fille d'une cliente de mes parents), je suis inscrite dans une pension catholique à Port-Marly (78), c'est la séparation. J'y passe ainsi plusieurs années de mon enfance. J'ai en mémoire la soupe gluante au tapioca qui me soulève le coeur et que je refuse d'avaler. Je suis punie, mais je ne cède pas. Je découvre la prière du matin, les dortoirs sans guère de chauffage, l'eau glacée, le cirage des chaussures, les silences imposés au dortoir, au réfectoire et les wc qui puent au fonds de la cour.
Petites misères de ces jours sans joie. Je regarde passer le temps, m'ennuyant sans m'ennuyer..
La cour de récréation, entourée de hauts murs pierreux, est ombragée de grands marronniers et le jeudi, nous partons en promenade, à pied, dans la belle forêt toute proche, en rang par deux, surveillées par des pionnes au regard sévère, ce qui ne prête guère à l'aventure.. Odeurs de feuillage en décomposition, souvenirs des couleurs flamboyantes de l'automne, et de celles en noir et blanc de l'hiver.
Ce sont aussi, les allers-retours à Courbevoie le samedi midi et le dimanche après-midi, en autobus, accompagnée par la maman commerçante, charcutière voisine de mes parents, dont les deux petites filles subissent le même sort que le mien.
1947
Port Marly (2ème rang la troisième à gauche)
Toujours en pension, j'apprends l'alphabet et le calcul. J'ai des bonnes notes, des bons points, et souvent la croix d'honneur accrochée sur ma blouse d'écolière. Par contre, j'ai vite encombré mes parents, n'ayant pas ma place dans leur univers laborieux. Enfance sans vraie tendresse, sans câlin, sans guère de baisers, sans Noël chaleureux. Le sapin est toujours installé dans la boutique et les rares cadeaux utilitaires. Mais, c'est l'après-guerre !
Pour les vacances scolaires, c'est toujours le grand dilemme : où va-t-on pouvoir me caser ? Cette année là, ce sera peut-être chez la tante Albertine, la soeur de mon grand père maternel, gardien au Haras des Monceaux en Normandie. Elle prépare les repas de midi pour les palefreniers et les jockeys. Il règne une ambiance amicale et joyeuse et je tombe en admiration devant les "purs-sangs" qui passent au grand galop. Dans les enclos, les poulinières et leurs poulains, aux grands yeux humides et doux, attirent mon attention. J'ai gardé de ces séjours, et pour toujours, l'amour des chevaux.
1948 : ma douce Normandie
vacances chez ma grand mère au Vitou |
mariage d'Hélène et André |
Hélène, la demi-soeur de ma mère se marie avec André, au Vitou près de Vimoutiers, en plein pays d'Auge. La noce se déroule chez ma grand-mère Georgette avec qui ma mère est toujours plus ou moins en conflit. Une maison à colombages aux poutres apparentes comme je les aime, avec des géraniums en fleurs aux fenêtres, au milieu de près pentus plantés de pommiers. Des chemins creux bordés de noisetiers où il fait bon se promener à pied ou mieux, à cheval. Une splendeur au printemps dans une pluie de pétales blancs et roses que dispersent au vent les pommiers en fleurs..
De ces courtes et rares vacances passées chez ma grand-mère maternelle, il me reste le souvenir de grandes lessives annuelles qui durent plusieurs jours, de linge mis à sécher sur l'herbe odorante, de nuits douces sous l'édredon de plumes. Mais aussi, de la lumière tremblotante de la lampe à pétrole qui remue au mur des ombres merveilleuses, sans oublier l'odeur du lait chaud et mousseux qui vient d'être trait, des poules à qui je donne le grain, de la vaste cheminée où rôtissent en permanence lapins et poulets, et de collets posés dans les buissons avec Hélène pour braconner quelques garennes... . Et, toujours fidèle au poste, l'âne Taupin chargé de ramener l'eau du puits (car il n'y a ni l'électricité ni l'eau courante) et le bonheur d'atteler le cheval à la carriole pour nous mener, au petit trot, vers le marché du bourg voisin.
Tendres souvenirs malheureusement trop rares et galopades à travers champs... avec Edouard le jeune demi-frère de ma mère.
Octobre 1949 : le collège Molière
1er rang, 3ème à gauche
Je suis interne dans une école privée de La Garenne Colombe puis externe. J'ai de grosses difficultés en orthographe, grammaire et les appréciations de la Directrice sont mitigées : "Elève jeunette, ayant donné dans cette classe difficile pour elle, tous les résultats qu'elle pouvait donner". Le collège est plus attrayant que l'établissement précédent et, en plus des matières scolaires habituelles, il y a le chant, le dessin et la musique. L'enseignement est prodigué par des femmes douces mais austères qui veillent à ce que leurs élèves suivent les cours de catéchisme. Je suis bonne en mathématiques, algèbre, géométrie. J'y resterai jusqu'en seconde.
L'école s'est modernisée, les encriers ont disparus, remplacés par des stylos Bic qui suppriment les pleins et les déliés et ne produisent jamais de taches. Donc suppression aussi des buvards devenus inutiles. Je déjeune à la cantine et reste à l'étude le soir pour faire mes devoirs et apprendre mes leçons.
1950 : la seine déborde
Ma mère
L'année 1950 commence par la crue de la Seine, annoncée par la cavalcade des rats remontant des égouts et des caves. Je les croise parfois dans le couloir de l'immeuble. Ils sautent à plus d'un mètre le long du mur ou par dessus les poubelles pour m'éviter. Ils ont peur, moi aussi. La boutique de mes parents est sous l'eau, une eau noirâtre et nauséabonde, comme pour tous les commerçants du bas-Courbevoie, ce qui n'arrange pas les finances familiales.
juillet 1950 : les joyeuses colonies de vacances
Pour les vacances, une grande variante. Mes parents ont pour client, le directeur d'un pensionnat pour enfants de riches, à Bouffémont dans l'Oise. Il accepte de m'héberger une quinzaine de jours. Je débarque dans un autre monde : un grand parc boisé, un immense bâtiment très clair, deux piscines dont une chauffée, des chambres particulières pour deux élèves avec cabinet de toilette, un restaurant comme dans un palace, le choix au petit déjeuner (thé, café au lait, chocolat, croissants, toast..), un immense gymnase avec profs.
Un rêve : dans de telles conditions, être pensionnaire devient un plaisir luxueux !
Un grand soleil éclabousse et chauffe la piscine en plein-air. N'osant pas dire que je ne sais nager, je me vante... mais je suis au bord du grand bain et je regarde mes camarades s'ébrouer et rire. On me pousse, je coule à pic, les yeux grands ouverts, ne sachant quoi faire pour remonter. Au bout de quelques minutes qui me paraissent une éternité, un moniteur plonge et me remonte à la surface.
Ce jour là , j'ai bien failli me noyer ! Le mensonge n'est jamais bon et j'apprendrai à nager.
Bouffémont, collège
1951 : le sirop de la rue
Mes parents prennent en location un appartement situé rue de l'Industrie, à cent mètres de la boutique. Un immeuble vieillot, mais un logement plus confortable. Ma chambre, spacieuse, ensoleillée, donne sur un square planté de platanes où roucoulent des pigeons chamailleurs et où j'ai usé mes fonds de culotte "petit bateau". Ce petit "coin de paradis" sera le témoin de parties acharnées de billes, d'osselets, de courses de patins à roulettes, de trottinette, de galopades de cow-boys et d'indiens, tout en partageant des bonbons réglisses et de longs rubans de zan. Plus tardivement, entre deux jeux de la marelle, survinrent mes premiers "émois amoureux".
Tout cela sans grande surveillance maternelle...
Et pour cause, l'éloignement de cet appartement me coupe encore plus de mes parents qui n'y viennent que pour dormir. Leur vie se passe dans leur commerce et j'en suis le plus souvent exclue. Je trouve refuge auprès de mon amie Danielle et chez d'autres enfants de commerçants, pas tous aussi libres que moi... Nous sommes quelques gamins-gamines éblouis, agglutinés sur le trottoir devant le poste noir et blanc du marchand d'électro-ménager. Nous regardons, béats, les émissions de l'unique chaîne de télévision et allons admirer en 1953 un événement planétaire : le couronnement de la Reine Elisabeth II avec son carrosse, la garde royale, les chevaux, la foule et Londres ...
Un de mes bonheurs, c'est la boutique du pâtissier et son gâteau appelé "puits d'amour" entouré de caramel dur, que ma mère consent à m'acheter lorsque j'ai de bonnes notes. Et l'hiver, ce sont ses marrons glacés, divins...
La ferme Gosnet : Léon, ma mère et moi
Les vacances, cette année là, se passent dans la ferme de la famille Gosnet, du coté de ma grand mère paternelle : c'est une ferme avec des vaches qui donnent un lait onctueux, des chevaux pour les travaux des champs et aller à la ville en carriole, mais aussi des granges pleines de fourrage fraîchement coupé qui embaume. On y découvre des cochons grognons, des poules jacassantes, des poussins pialliards, des lapins étonnés, des canards qui s'ébrouent dans l'eau de la mare, et... les toilettes au fond de la cour, dans une cabane perchée sur un tas de fumier...! Ce qui est amusant, c'est de chercher l'endroit où les poules ont bien pu pondre et couver leurs oeufs, mais, aussi, de pêcher d'improbables poissons dans la mare où viennent s'abreuver de belles vaches rousses et blanches au regard mélancolique..
les années 50 : l'après guerre
Ainsi passe le temps. J'ai dix ans, j'ai onze ans et presque douze maintemant. L'enfance qui file à toute vitesse, n'est qu'une petite partie de ma vie et, pourtant, ces années là me marqueront jusqu'à la fin de mes jours.
1952
C'est l'année du certificat d'étude et de la première communion. Chouette, fini le catéchisme, la messe le dimanche matin, l'obligation d'aller se confesser, (désormais on a les psys !)
J'ai compris rapidement que Dieu, comme le Père Noël, n'existe pas, inventé de toutes pièces pour mystifier les âmes crédules.
Très Rares (je dirai même unique) sont les déjeuners en famille et celui de ma communion m'a laissé un étrange souvenir. Le logement de mes parents se trouve, au premier étage d'un immeuble, au dessus d'un café-restaurant. La femme qui l'exploite vient de se suicider au gaz avec ses deux enfants et ses chiens... et les corps sont toujours au rez-de-chaussée. Nous n'osons pas faire la fête, ni rire, malgré la présence de mon oncle Germain, de Maud sa jeune épouse, lui qui aime tant rigoler. C'est lugubre, nous marchons sur la pointe des pieds.
Je n'ai aucun souvenir de joyeuses tablées, ni en famille ni avec des amis. Nulle discussion qui pourrait m'apporter une formation culturelle, artistique, politique ou philosophique. Mes parents sont, me semble-t-il, vaguement poujadistes comme beaucoup de commerçants à cette époque et probablement Gaullistes.
Aussi, dès que j'ai été en âge de le faire, j'ai pris le fil de l'air ... ayant en horreur la boutique de mes parents et son arrière-cuisine déprimante aux murs tristes et délavés. Je me retrouve seule, la plupart du temps, dans leur logement désert à quelques centaines de mètres de là. Petite fille, lorsque je suis malade, je pleure de solitude au fond de mon lit, en serrant contre moi ma poupée pour me tenir compagnie. Il n'y a ni la radio, ni la télé. Encore une chance, en général je suis en bonne santé.
Le lundi, mes parents sont rarement à la maison. Souvent partis en Normandie. Je vais me réfugier le dimanche soir chez Germain, le jeune frère de mon père qui tient un commerce à Argenteuil. Sa femme Maud, est très douce et contrôle mes leçons, ce que ne fait jamais ma mère, améliorant ainsi notoirement mes résultats scolaires.
Pierre en Algérie |
Eliane, Pierre, Danielle |
A défaut de frères, j'ai des cousins du coté de ma mère, les Herbinière, que mes parents hébergent, notamment Pierre, qui se contente d'un lit installé au milieu des cartons de boites de conserve, dans une pièce située au dessus de la boutique servant de réserve. C'est pour moi comme un grand frère auquel je suis attachée. Il est militaire, engagé dans la marine, fera la guerre d'Indochine puis, plus tard, celle d'Algérie. Lorsqu'il est en permission à Paris, l'ambiance change à la maison. Ma mère l'aime bien. D'ailleurs, elle n'aime que les garçons et on rigole bien avec lui !
septembre 1952 : entrée en 6ème.
Eliane - Collège de La Garenne-Colombe
Désormais externe. Parmi les nouvelles élèves, Nicole, mon aînée de deux ans. Elle devient rapidement ma meilleure amie. Corse de Sartène, la chevelure d'un roux flamboyant et des yeux très sombres, les garçons ne voient qu'elle, et souhaitent tous devenir son "boy-friend". Son père travaille à la Préfecture de Police et sa mère brode, à domicile, de magnifiques gants de cuir pour la haute couture parisienne que je ne cesse d'admirer. Serait-ce elle qui m'a donné le goût de la broderie que je pratiquerai bien des années plus tard ?
J'abandonne la salle de gymnastique de Courbevoie pour le basket-ball à l'A.S. Cheminot de La Garenne-Colombes où nous nous retrouvons, garçons et filles, les cours terminés. Pour le basket, Nicole est nettement avantagée, elle fait une demi tête de plus que moi.
Au stade, nous côtoyons les équipes de foot et de handball. Cela crée des liens, plus si affinités.
C'est l'époque, aussi, de collections de timbres qui me font voyager au bout du monde, de buvards publicitaires : "Lavez vous avec Monsavon, vous sentirez bon !" ; "Ya bon Banania" ; de photos d'artistes, tous plus beaux les uns que les autres : Greta Garbo, Michelle Morgan, Burt Lancaster, Gary Cooper, Errol Flynn, Gérard Philippe, Bourvil, Jean Marais..
avril 1953 : vive la liberté
Pour mon anniversaire, mes parents m'offrent un vélo pour faciliter mes déplacements et aller au collège, ce qui m'évite l'autobus bondé et me donne une plus grande autonomie.
Mais la liberté a un prix et mes résultats scolaires s'en ressentent très vite. Mes notes sont bonnes dans l'ensemble, mais souvent irrégulières. Je passe du 20/20 au 0/20, en fonction de mon emploi du temps ou de mon goût pour la matière enseignée ! J'adore l'histoire, la géographie. On nous inculque aussi des notions de couture : savoir coudre un bouton, raccommoder une déchirure, coudre un ourlet.., tout ce que nos jolies jeunes filles d'aujourd'hui ne savent plus faire.., d'ailleurs, est-ce utile ? On jette !
Les commentaires de la Directrice sont édifiants : "Eliane est préoccupée par toute autre chose que son travail".
Geneviève, moi, Monique
L'année scolaire est terminée, je passe les vacances d'été à Lisieux avec mes cousins les Lemarié : Etienne, Geneviève, Monique, Elisabeth et Jean Marie. De beaux souvenirs de jeunesse entre de joyeuses parties de Monopoly, de petits chevaux, de dominos, de mikado : fous rires assurés.
Pour répondre à nos obligations religieuses, il faut aller se confesser de péchés insignifiants, en omettant les plus gros, pour communier à la messe le dimanche matin dans l'odeur d'encens, puis escapades à vélo vers Trouville pour des baignades et ramasser des coquillages. La mer est grise et fraîche comme souvent le ciel en Normandie. On respire l'air vif et salé, on entend le cri des mouettes et nous courons, pieds nus, cheveux au vent, le long de la plage de sable blond, fouettés par le vent du grand large. On s'enivre de l'odeur du varech, le regard noyé dans l'horizon bleuté et nacré, alors que des nuages rapides s'effilochent dans le ciel.
Nous aimons les bains de mer dans le murmure des vagues et les promenades sur "le chemin de planches". Tendres journées...
Pendant ces vacances, le fils du voisin, Philippe, me passe des petits mots tendres à travers le grillage du jardin, pour des rendez-vous mystérieux, en cachette de ses parents ... Il a ordre de ne pas nous fréquenter, son père étant banquier et mon oncle journalier. Mais il est surtout bon buveur avec d'énormes colères qui ameutent tout le quartier et effrayent la maisonnée..!.
Comme on s'amuse bien, pourtant.
Monique est de deux ans mon aînée. Avec elle, nous sommes toujours de connivence pour nous échapper du logis familial : aller au stade pour faire de la course à pied, de la gymnastique, du vélo et se retrouver à la plage à Trouville. . J'ai le souvenir douloureux de fameuses crampes, de courbatures, de chutes de vélo dans les ornières, de bosses et genoux écorchés et en sang, de roues de bicyclette tordues..
Quelles belles vacances !
Comme c'est bon d'avoir des cousins, car le statut de fille unique ce n'est pas le rêve tous les jours. Plus tard, les livres seront mes fidèles compagnons pour meubler ma solitude et le resteront, d'ailleurs, tout au long de ma vie !
collège Molière à La Garenne, Nicole est debout au centre
1954 : fin de mon enfance
Claude sera mon grand amour de jeunesse. Il joue au foot, a des yeux gris-bleu, habite Bezons et a deux ans de plus que moi. Qu'a-t-il de plus que les autres ? Rien à priori ! Serais-je donc capable de lui plaire car, d'habitude, c'est Nicole qui obtient tous les suffrages. Mais qui dit, d'ailleurs, que je lui plais, me souffle une petite voix qui doit être mon ange gardien.
Ce jour là, il y a un match de basket. Claude est spectateur. Du centre du terrain, je marque un panier sans bavure, sous les applaudissements de l'assistance. L'amour donne-t-il des ailes ?
Je croise à nouveau son regard, un peu moqueur, toujours posé sur moi tel un papillon sur mon épaule. C'est une attitude d'une extrême familiarité à une époque où un regard soutenu de plus de deux secondes est qualifié d'incorrect. Je ne peux pas continuer mon observation sans révéler un intérêt dont je ne mesure pas encore la teneur exacte.
En revanche , il s'avère qu'il ne fait pas partie de la bande de copains avec qui, Nicole et moi, allons au cinéma les dimanches lorsqu'il n'y a pas de matchs. Je tente de me renseigner discrètement, mais mes camarades habituels essayent d'intervenir dans cette probable relation en me précisant "C'est un voyou". Il est vrai qu'il a les cheveux un peu trop longs pour l'époque et qu'il arbore avec les autres garçons un air toujours sur la défensive. Je passe outre les bons conseils des copains.. Sont-ils jaloux ?
Nos heures de sortie de cours sont à peu près similaires et nous ferons plus ample connaissance en bavardant sur le trottoir, face à son lycée professionnel et près de l'arrêt du bus. Nicole n'a pas de bicyclette et prend les transports en commun, ça tombe bien !
Bien qu'intimidée, j'ose désormais soutenir son regard. J'ai le coeur qui bat la chamade. Je n'ai jamais eu, jusqu'à présent, de copain attitré, ni de flirt suivi, et bien vite, on devient inséparables. Il est solide, calme, tendre. Désormais, le dimanche nous fréquentons assidûment la patinoire de Boulogne-Billancourt ou celle des Champs-Elysées. L'été ce sera les joies de la piscine de Puteaux en plein air, ou les longues ballades à vélo le long des berges de la Seine qui sentent le sureau et le poisson mort. L'hiver nous trouvons refuge au cinéma, main dans la main, ma tête sur son épaule. Nous avons laissé tomber l'AS cheminots.
Fin de mon enfance.
C'est l'époque du premier trait de crayon noir pour souligner le regard. Je quitte les socquettes blanches pour les bas nylon... Nicole m'entraîne parfois en surboum, des ampoules clignotent en rouge, vert, bleu et jaune et l'on flirte sur "Only you" des Platters.
copains de l'AS Cheminots. Je suis devant accroupie
fin de la guerre d'Indochine : 7 mai 1954 : Dien-Bièn-Phu
Les soldats français sont encerclés par le Viet-minh . C'est un désastre. 5000 hommes sont morts, 5000 autres, faits prisonniers, mourront dans les semaines qui suivront. Signature des accords de Genève. L'Indochine est coupée en deux, la guerre continue. L'Amérique prend la relève.
Début de la guerre d'Algérie
La situation en Algérie ne s'arrange pas, la guerre d'Indépendance a commencé. Une poignée de révolutionnaires décide de passer à l'action, de secouer un peuple groggy par plus d'un siècle de colonisation. La colère gronde et les douars se vident de leurs hommes qui rejoignent des unités de maquisards. Trois initiales vont recouvrir peu à peu les murs : FLN (Front de Libération Nationale). Tout un programme de soulèvement général, de haine réciproque qui font se précipiter deux peuples dans une tourmente surréaliste.
Les dés roulent .. les armes sortent des jarres et des grottes où elles sont cachées.
Dans une déclaration mythique, restée fameuse, François Mitterand, ministre de l'Intérieur, proclame "l'Algérie c'est la France".
De Gaulle affirme aux pieds noirs anxieux "Je vous ai compris".
C'est le lever de rideau qui, de 1954 à 1962, concernera toute une génération de jeunes hommes, appelés à faire la guerre malgré eux, et de militaires dépassés par les événements. Tous mes copains de l'époque, ou a peu près, connaîtront l'Algérie où il n'y aura pas de miracle malgré les interventions du Général De Gaulle et les brutalités de l'OAS.
Que savent-ils de l'Algérie, ces petits gars du contingent qui, pour la majorité d'entre eux, posent pour la première fois, le pied sur cette terre du Maghreb ? Pour certains, en mémoire, quelques brides de l'histoire coloniale enseignées à l'école primaire. Souvenir d'images d'Epinal : le dey d'Alger souffletant le consul de France d'un coup d'éventail, la casquette de Bugeaud, ou plus folkloriques encore : les fantasias aux couleurs bigarrées. Plus spartiate, le camp de Tataouine, ses bataillons disciplinaires, où sont envoyés les fortes têtes. C'est donc avec une musette remplie de préjugés et de caricatures, que les soldats de métropole débarquent dans ces départements d'Afrique du Nord, en fait totalement inconnus.
Dans leur grande majorité, les biffins sous les drapeaux appelés à "pacifier" une colonie agitée, assurent n'avoir "rien à foutre de l'Algérie". Pour l'instant, dans la brochure qu'on leur remet, on essaie de leur faire croire que la France est là par idéal, avec des idées de grandeur nationale, un projet de civilisation.
Rapidement, ils découvrent des bandes armées et bien organisées et ces milliers d'appelés ordinaires auront la conscience bouleversée par des scènes de violence, de barbarie et de haine dont jamais ils ne se remettront.
La mort tragique d'un camarade, le danger permanent, les méthodes terroristes du FLN, ne font qu'aggraver le malaise. Les "colons" comme les "Pieds Noirs", (sobriquet dont sont affublés les Européens), considèrent souvent les militaires avec hauteur, alors que les indigènes sont l'objet d'un certain mépris. Comment admettre qu'un homme puisse cheminer à dos de bourricot et laisser sa femme marcher pieds nus à ses cotés, sous un soleil de plomb, chargée d'un énorme fagot de bois sur le dos ?
Dans cette tragédie, l'esprit de vengeance sera le plus souvent au bout du fusil.
Face à face tragique entre 8 millions d'Arabes et Berbères et un million d'Européens.
A leur retour, les soldats enfouiront au fond de leur mémoire des souvenirs brûlants dont ils ont honte.
1955 : Claude
le commerce de mes parents se situait à gauche, un peu avant le tramway
A cause de leur commerce, mes parents prennent leurs repas très tardivement, aussi je ne déjeune ou dîne que rarement avec eux. J'avale mon repas en vitesse et file vers Bezons, trop contente de cette liberté inespérée pour retrouver mon amoureux. Mais ses parents ont, eux, des principes sur les repas pris en famille, contrairement aux miens. Son père, furieux, sort dans la rue pour me menacer de la main tandis que Claude ne pense qu'à me rejoindre au plus vite pour explorer, à deux, des cieux plus cléments.
Je n'ai, hélas, pas eu l'occasion de connaître ses parents car ils décèdent accidentellement tous deux pendant l'hiver 1962. Je l'ai regretté amèrement, car ma vie aurait peut-être été très différente s'ils avaient su m'accueillir. J'avais besoin d'une famille chaleureuse, ce qui restera la clé de mes choix futurs.
Lorsqu'il sera en Algérie, alors que je suis sans nouvelle de lui, je n'ai jamais osé frapper à leur porte.
Je n'ai guère reçu d'affection de la part de mes parents, et ils ne sont ni démonstratifs, ni affectueux. Je ne peux pas dire que je n'aimais pas mon père. On se tenait juste à distance l'un de l'autre. Lui dans sa boutique et moi... toujours ailleurs. Jamais maman ne me serre contre elle, papa non plus. Cela va me forger un caractère indépendant qui masquera une terrible béance affective.
Mais l'époque n'était pas, non plus, à se dire "je t'aime" à tout propos comme de nos jours.
1956 : l'indépendance à l'horizon
Dernière année, pour moi, en classe de seconde. Nicole s'est inscrite aux Cours Pigier. L'absence de mon amie représente un grand vide. Claude commence à travailler dans une usine de Bezons et nous n'avons plus les mêmes horaires. Heureusement, il y a les dimanches.
C'est l'année du pré-baccalauréat et je suis reçue. Pour fêter joyeusement l'évènement, je décide de sécher les cours pour passer la journée avec Claude. Ma mère, prévenue de mon absence par la Directrice, est hors d'elle et j'ai droit, lors de mon retour à la maison, à une correction musclée. Elle est déchaînée, violente, m'envoyant des gifles et des coups. Elle me ramène, échevelée, en autobus au collège. J'ai honte, pour elle qui est restée en blouse, et pour moi devant les copines. Je suis en larmes et je mens, précisant être restée avec Nicole à réviser nos cours en vue de nos examens alors que sa mère, bien plus compréhensive que la mienne, accepte de couvrir ce petit mensonge.
Je l'ai échappé belle.
Elle a toujours été très colérique et brutale lorsqu'elle est contrariée. Je pense qu'elle a de nombreux complexes issus de sa jeunesse campagnarde dont elle ne parlera jamais. Au décès de mon père, donc très tardivement, je me suis aperçue qu'elle ne sait pratiquement pas écrire. Ce sera un choc violent pour moi, mais cela explique, aussi, beaucoup de choses. J'ai toujours du, notamment, me débrouiller seule face aux difficultés inhérentes à mes origines familiales.
Mes parents ne m'ont rien appris de la vie. Ou si peu. Mes jeunes années se sont passées dans un monde archaïque, révolu, dépassé, celui de l'après guerre. Un monde nouveau, plus ouvert, pointait déjà le bout de son nez. A moi, de savoir ce que je voulais en faire.
Les parents me firent don, toutefois, d'un goût prononcé pour l'indépendance.
juillet 1956
les foins avec ma Mère, à St-Pierre-des-Loges chez les cousins Gosnet
Nicole est partie en vacances en Corse comme chaque année. J'enrage de rester seule à Paris et j'attends avec impatience le moment de nos retrouvailles. A son retour je lui raconte les plages normandes et le ciel gris. Elle me parle de Sartène et de Propriano, de ce soleil brûlant que je ne connais pas et qui a bruni sa peau et doré ses cheveux.
Le mois de juillet se passe à voyager avec mes parents à bord de leur camion Citroën aménagé en camping-car, avec des repas pris sur le bord des routes. Jamais de repas au restaurant ni de rafraîchissement en terrasse de café. Avec eux, c'est tous les jours pique-nique. Je me souviens de cet été pourri en Bretagne, où nous passons les vacances à claquer des dents sous la pluie. Aussi, je m'ennuie ferme entre mon Père qui roule et ma mère qui tricote, ou lit "Nous deux", un hebdomadaire aux histoires d'amour à l'eau de rose ce qui la fait rêver et compense ses possibles frustrations.
Je me promets de changer, un jour, le cours des choses, car au fil des ans, j'éprouve de plus en plus de gêne à passer les vacances comme les romanichels.
J'envie mes camarades qui partent au bord de mer au soleil avec tant de beaux souvenirs à raconter.
Août 1956 : Michel et l'Algérie,
Ma mère arrive à me "caser" chez des clients de leur commerce, que je découvre d'ailleurs. Ils partent en vacances en location à Saint-Malo et je vais connaître un séjour au bord de mer, froid, pluvieux, gris, venteux. Leur petit logement est peu ensoleillé, sombre et banal à mourir. C'est loin de mes rêves de soleil et de mer chaude en Corse !
Avec Michel, leur neveu, je visite la ville, ses remparts et les alentours. Dès qu'il y a un rayon de soleil, nous allons à la plage, mais l'eau est trop froide pour se baigner. Nous bavardons pour faire passer le temps, à l'abri d'un rocher et du vent. Il doit partir au service militaire en septembre et ce sera l'Algérie où la situation s'enlise, s'enfièvre et empire.
"Il faut y aller" !. En principe pour 18 mois, et l'insouciance de ses vingt ans le préserve de l'inquiétude. Beaucoup y resteront 27.
C'est la mode des "marraines de guerre". Nous nous écrivons régulièrement, car, pendant ces courtes vacances, j'ai appris à l'apprécier. Puis, un jour, plus rien. Je suis étonnée, et, un beau matin, ma mère m' informe, sans plus de précautions, que tombé dans une embuscade avec d'autres militaires, il a été massacré par les fellagas dans les Aurès dans des conditions de barbarie inouïe. Je reste figée, incrédule. J'imagine la douleur de ses parents dont il est le fils unique et chéri. J'apprends, aussi par les journaux, qu'il a été torturé, égorgé, mutilé. Je suis horrifiée.
Ma peine est violente et sincère, je suis abasourdie, découvrant la mort et la guerre, alors qu'en métropole beaucoup de citoyens estiment "les soldats en vacances, voyant du pays et ne risquant pas grand chose".
Les vieux de 14/18 affirment "ce n'est pas Verdun, quand même !"
Aussi, du jour au lendemain, je vois d'un autre oeil les titres des journaux parlant de l'Algérie et qui, jusqu'à présent, ne m'ont guère intéressée. L'Algérie française va bientôt rendre l'âme et l'Algérie algérienne va naître aux forceps dans une crue de larmes et de sang. Les journaux font, désormais, étalage des attentats qui secouent les villes et les villages, des raids sur les douars suspects, des exodes massifs, des accrochages ravageurs. Et pourtant, ces biffins ne sont pas tous des brutes épaisses, mais dans un tel contexte de haine, face à un adversaire implacable, aucune faiblesse n'est possible. Ils rendent coup sur coup et l'apprentissage se fait tambour battant..
Les journaux expliquent que cette violence-là est expéditive et sans scrupules. Aux embuscades sanglantes, les soldats répondent par des "ratissages musclés" dans un tumulte de cris et de pleurs, obligeant les autochtones à quitter leurs foyers et leurs terres, embarquant pêle-mêle leurs poules, leurs chèvres et leurs hardes. Des villages entiers sont vidés, dynamités et brûlés pour parquer la population dans des camps de regroupement.
****
Je corresponds également avec Julio, un appelé, et Pierre mon cousin Herbinière, engagé volontaire du temps de l'Indochine. Julio m'a parlé de Bône et Constantine, de la citadelle de Sétif et de la belle route en corniche qui dévoile un paysage d'une rare beauté.
Pourtant, dans la poussière étouffante et chaude, les soldats envahissent des villages en criant pour se donner du courage, pour faire peur en défonçant les portes, en entrant l'arme au poing, pour ne trouver que quelques femmes, des vieillards, des enfants terrifiés. Pas un homme valide, ils sont partis depuis si longtemps, peut-être pour chercher du travail à Oran ou ailleurs ? Les soldats livides ne les croient pas.
"Où sont vos hommes ? " Personne ne trouve les hommes, les maris, les fils, les frères. On fouille, on cherche des armes dans les jarres jetées à terre qu'on éventre. On ne trouve que du blé qui se répand sur le sol. Les poules s'enfuient, les chèvres et les moutons détalent, les chiens aboient.
Les vieux ne parlent pas, pas plus que les femmes terrorisées que les soldats poussent brutalement avec la pointe des mitraillettes et à coup de crosse. Les villageois disent des mots que personne ne comprend, ne parlant pas français. Les bidasses fouillent les vieux, les femmes, les jeunes filles en s'attardant sur leurs seins, puis ils mettent le feu aux maisons avant de partir vers un prochain village.
Le soir, revenus au cantonnement en plein djebel, en écoutant les grillons, les biffins parlent de la quille, du retour au pays, de la fiancée qui les attend en France. Ils rêvent de bal du samedi soir, de filles serrées très fort, de robes légères. Ceux qui sont de garde, de sentinelle, et que rien ne protège, seuls dans la nuit pendant des heures, à guetter fusil en main, seront raides de trouille, de peur de se faire attaquer.
Etre à l'affût du moindre bruit : ne pas parler, ne pas fumer, de crainte de devenir une cible....
Pourtant, malgré les multiples précautions, au petit matin, on retrouvera des soldats égorgés, martyrisés, le sexe dans la bouche.
Car, en quête sans cesse de nouvelles victimes, la grande faucheuse rôde, impitoyable..
Je pense que cette carte postale illustre la grande détresse de cette population en 1956/58
******
A cette même période, Nicole, que je ne vois plus guère, correspond avec Pierre qui fait son service armé dans la marine. Ils se marieront deux ans plus tard.
A seize ans, mes parents n'ayant pas les moyens de me pousser dans de longues études, m'orientent vers des études commerciales. Je quitte avec une pointe de nostalgie et d'appréhension le collège où j'ai passé huit années de ma jeunesse.
Septembre 1956 : études commerciales, une nouvelle vie.
1er rang de gauche à droite : Mireille, moi, Annie,
Je suis heureuse, c'est la rentrée scolaire, et admise sur dossier pour deux années, à l'Ecole de la Chambre de Commerce de Paris, avenue Trudaine dans le 9ème arrondissement. La formation est axée principalement sur le secrétariat et la comptabilité. Les matières enseignées sont totalement nouvelles pour moi. Rapidement, je me fais de nouvelles copines : Astrid, Annie, Mireille. Le midi nous déjeunons d'un sandwich dans l'un des bistrots du boulevard Rochechouard.
Quel changement par rapport à La Garenne-Colombes, le quartier grouille de vie. C'est le jour et la nuit. Nous avons classe le jeudi et quartier libre le samedi.
Pour améliorer ma dactylo, je loue une machine à écrire et passe des heures à m'exercer. C'est laborieux, mais "payant" car je sors première de ma promotion dans cette discipline. Par contre, il n'en est pas de même pour la sténo qui me sera, pourtant, bien utile ultérieurement. Toujours à l'aise en comptabilité, et pas très bonne, comme toujours, en français et en anglais. J'aime aussi mon rôle de déléguée de classe, car les responsabilités me conviennent parfaitement. Je dois rechercher tous les jours des articles de presse significatifs pour les commenter en cours d'Economie Politique, et intervenir en faveur de mes camarades. Toutes ces matières nouvelles : la fiscalité, le droit social.. ouvrent des horizons qui m'aideront plus tard à faire évoluer ma carrière professionnelle.
Puis, c'est le vendredi soir. Claude vient me chercher à la sortie de mes cours. Nous sommes heureux de nous retrouver pour le week-end, seuls au monde, blottis l'un contre l'autre dans la foule compacte du métro qui nous ramène vers Courbevoie. Mes parents partent souvent le dimanche midi et le lundi pour la Normandie. Mon père va à la chasse chez nos cousins Gosnet. Je suis seule, donc libre, jusqu'au lundi soir fort tard, ce qui favorise mes rencontres sentimentales avec Claude qui rentre, de ce fait, tardivement chez ses parents, déclenchant le courroux de son père.
novembre 1956 : Daniel
Un Dimanche, sur le pont de Neuilly, en revenant de la patinoire main dans la main avec Claude, je croise Daniel Lachaize, que j'ai connu il y a presque deux ans, lors d'un bref séjour pour les vacances de Noël, chez des amis de mes parents que je ne connaissais pas. Il a fallu une bonne dose de hasard pour qu'advienne cette première rencontre, car rien ne me prédestinait normalement à séjourner dans cette bourgade de Seine-et-Marne où je ne mettais jamais les pieds. Timide, je doutais encore de mon pouvoir de séduction et de mes chances de réussite dans la vie. Pourtant, il fit l'économie des habituels travaux d'approche, persuadé de son pouvoir de séduction. Il m'a dragué au cinéma, à l'entracte, et le film s'intitulait "les portes de l'enfer". J'aurais du me méfier.. C'était peut-être un signe que m'envoyait mon ange gardien !
J'avais à peine 15 ans et lui déjà presque 20..
On s'écrira régulièrement pendant quelque temps : puis moins.
La destinée se jouera bien de moi, encore une fois, puisqu'il cherchera à me revoir avant son départ au service militaire qu'il effectuera dans les parachutistes à Dakar. Cinq minutes plus tard, nous nous serions loupés en traversant ce pont, et peut-être jamais revus. Qu'espère-t-il au juste, lui qui ne croit en rien et surtout pas au coup de foudre ?
Toujours "marraine de guerre", je vais m'employer pendant deux ans, à répondre à ses lettres plus ou moins régulières. J'aime écrire, cela meuble mes heures de solitude et je lis beaucoup. C'est l'époque de Françoise Sagan, avec "Bonjour Tristesse". Pourtant, je ne suis pas une littéraire, mais la guerre d'Algérie motive les esprits.
Il faut soutenir le moral de nos troupes !!
juillet 1957 : job d'été
Astrid et moi avons trouvé un job d'été au CUF, (Cours universitaires de France avenue du Général Leclerc dans le 14ème), comme employées au service comptabilité. Il y a une majorité d'étudiants comme employés saisonniers et l'ambiance est joyeuse, malgré des journées très chargées, parfois 60 heures par semaine.
Nous travaillons le samedi et même, parfois, le dimanche matin, mais la paie est encourageante, car les heures supplémentaires sont payées doubles. J'assure la remise des chèques en banque (à la main, car l'informatique n'existe pas), à croire, surtout, que toute la France a besoin de cours de soutien par correspondance. Pour beaucoup d'entre nous, il s'agit de financer les vacances tant attendues du mois d'août.
Août 1957 : Londres
C'est mon baptême de l'air, je prends l'avion à Orly, direction Londres, pour un séjour linguistique sensé améliorer mon anglais. Personne n'est à l'aéroport pour venir me chercher. Je dois me débrouiller toute seule pour trouver mon chemin avec mon anglais approximatif. Ma famille d'accueil n'est guère sympathique, et je dors sur un lit de camp dans la chambre de leur jeune fils que je suis sensée surveiller !
Mais ils ont la bonne idée de partir en vacances en me laissant seule à leur domicile. Mon salaire est de quelques livres anglaises par semaine, pas de quoi faire des folies. Dans un snack, un midi, je rencontre un militaire écossais en attente d'affectation. Il me fait découvrir la capitale anglaise, ses musées, ses monuments, ses cinémas, ses quartiers branchés, Hyde Park, Soho, Trafalgar square... Il est gentil, pas compliqué. Brève romance.
Lorsque le couple qui m'héberge revient de congés un mois plus tard, je quitte immédiatement leur appartement, pour un séjour de 3 nuits dans un "bed and breakfast". Pas question de les côtoyer plus longtemps. Je trouve une place sur un vol Air France et rentre à Paris. . après avoir fait l'acquisition de deux disques 33 tours d'Elvis Presley, mon idole, introuvables en France. J'ai visité une dernière fois la National Gallery, en extase devant les tableaux de Turner, un de mes peintres préférés.
Donc, séjour bien court, mais très intéressant, mais je n'ai plus d'argent. Mes parents viennent me chercher à Orly.
Je garderai un souvenir très agréable de Londres, c'est vraiment une très belle ville. J'y retournerai en 2005 le temps d'un week end prolongé.
septembre 1957 : 2ème année à Trudaine
Astrid n'est plus là. Elle aussi est mon aînée de deux ans et a trouvé un emploi. Nous nous retrouvons parfois le week-end, pour aller au cinéma sur les grands boulevards et en salle de spectacle où nous allons applaudir Gilbert Bécaut, et autres vedettes en pleine gloire.
Les inséparables : de droite à gauche, Annie, Astrid, Mireille et moi
janvier 1958
Mes relations avec Claude se sont délitées, nous nous voyons moins, sans vraiment en connaître la cause. Est-ce moi, est-ce lui ?
Nos mondes sont-ils devenus différents ? Il part pour Tarbes faire son service armé dans les parachutistes, dans les bérets verts, puis en Algérie. Il ne m'écrira jamais. Je le retrouverai cinq ans plus tard et obtiendrai une réponse à mon interrogation. Mais rien ne sera plus possible entre nous. Désormais mariée, nos vies auront pris des chemins différents.
Il restera, pourtant, mon plus doux souvenir de jeunesse.
avril 1958 : mes 18 ans
Danielle et son mari, Mireille, Jean Claude, Astrid et moi, Annie prend la photo.
Dix huit ans, cela se fête : avec mes amies de Trudaine, Mireille, Astrid, Annie, Danielle et leurs fiancés, mais Nicole n'est pas là, Claude non plus. Ils me manquent cruellement tous les deux. C'est la première fois que j'ai eu la possibilité d'inviter des amis à la maison.... Avec le tourne-disque que j'ai reçu en cadeau, nous écoutons de la musique...Dalida, Barbara, Brel, Gainsbourg, Brassens..Ils sont excellents.
Nous terminons nos études commerciales par un stage de trois mois qui, pour moi, se passe chez "Arel" à Courbevoie, fabriquant d'auto-radios. J'obtiens mon diplôme de la Chambre de Commerce de Paris, avec deux mentions : l'une en dactylo, l'autre en comptabilité. J'ai l'impression d'avoir toute la vie devant moi. Annie se marie, nos routes se séparent, pourtant nous avons partagé de tels fous rires en classe.
Juillet et Août 1958 : la Corse, enfin ..
A nouveau, le job d'été au CUF. Les copains, étudiants comme moi, sont sympas. Toujours la même ambiance laborieuse mais joyeuse. Je donne une partie de ma paie à ma mère mais je vais pouvoir, enfin, m'offrir les vacances dont je rêve depuis tant d'années. Départ pour l'Ile de Beauté....
Septembre 1958
Propriano
Mon projet de vacances en Corse chez mon amie Nicole se réalise enfin. Je prends l'avion pour la deuxième fois de ma vie et j'arrive à Ajaccio par une belle journée ensoleillée. Je rejoins Sartène dans un autocar poussif, le paysage est splendide, plein de secrètes promesse, et je suis éblouie !
C'est grisant, Nicole est là pour m'accueillir, quelle joie ! Je découvre les ruelles de la vieille ville. Quel contraste avec Paris...
Nous retrouvons, immédiatement, notre connivence habituelle consécutive à nos quatre années de collège, mais aussi nos fous-rires. Son père nous tempère un peu, en nous précisant qu'en Corse, surtout dans cette petite ville du sud, les filles sont mises sous liberté surveillée et les garçons ombrageux...Aussi, pour avoir un peu plus de liberté, et éviter le qu'en dira-t-on et les commérages, nous prenons le car pour aller à la plage.
Propriano sous le soleil est un paradis inespéré. Du pain béni !
Nicole connaît tous les garçons depuis de longues années puisqu'elle passe, depuis toujours, ses vacances à Sartène où ses parents possèdent une maison qu'ils rénovent en vue de leur retraite. Il y a Paulo, Emile.. et surtout Tony qui voudrait bien renouer avec Nicole, mais celle-ci semble avoir le coeur ailleurs...
On se dore au soleil, la mer est magnifique. Nos rires résonnent dans la chaleur de l'été lorsque les garçons, roulant des mécaniques en arpentant la plage sur le sable brûlant, effectuent des plongeons loufoques dans l'eau, pour attirer notre attention. Nous faisons connaissance avec de jeunes "Pieds noirs" ayant quitté l'Algérie, à la recherche d'une autre terre d'accueil que les Corses ne semblent pas vouloir leur abandonner. En scooter, nous visitons les alentours : des villages accrochés à la montagne et notamment Bonifaccio, aux sons des klaxons "Algérie Française" qu'on leur confisquait.. Ils fuient leurs villes et leurs villages qui ont sombré dans le cauchemar, les attentats, les représailles face aux assassinats et les enlèvements répondant aux raids de commandos.
Ils ont l'argent facile et n'hésitent pas à payer des sodas, ou de la limonade au goût de coco, à notre petite bande de copains désargentés. Nous flânons du coté de la mer, dans des petites criques désertes et sauvages, les tours génoises nous surveillent, les falaises sont creusées et rongées par des siècles de tempêtes.
Nous sommes heureux, les jours passent trop vite à mon goût, entre baignade, pique-nique, ski nautique et flirt pas toujours innocent.
C'est le temps de l'insouciance.
****
Arrive le jour de la fête annuelle à Sartène au milieu des lampions, des guirlandes, des flons flons, des chants corses et des airs de guitare.
La soirée est douce, le ciel d'un noir d'encre constellé par des millions d'étoiles où passent quelques étoiles filantes. Je fais un voeu.
Nous décidons d'aller au bal. Il se tient dans une salle aménagée par la municipalité fourmillant de filles radieuses en robes légères et de garçons tirés à quatre épingles. Nicole me met en garde "Impossible de refuser une danse à quiconque, pour ensuite accepter avec un autre". D'après elle, cela déclencherait les hostilités. Mais, je ne suis pas habituée à de telles subtilités n'étant jamais allée danser. Je me retrouve sur la piste entre tangos et slows et, comme je ne danse qu'avec ceux qui me plaisent, les copains s'énervent rapidement.
Il y a de l'électricité dans l'air et les garçons s'embrasent comme des allumettes sous couvert de soupirs et de rêveries torrides...,
Nicole juge utile de rentrer tôt chez ses parents, mais la vraie raison est peut-être ailleurs.. Tony, toujours le beau Tony rode autour de mon amie. Ils se connaissent depuis toujours et l'on ne claque pas la porte à un amour d'enfance aussi facilement que l'on claque des doigts. Tony, de son vrai prénom Antoine, fils d'un pêcheur de Propriano, tournera très mal quelques années plus tard. Ayant eu l'occasion de lire les faits relatés dans les journaux, je me suis demandé comment était-ce possible, il était si gentil.
Nicole et Pierre
L'été s'achève. Pierre, le fiancé de Nicole, termine son armée. Il vient nous rejoindre.
Mais son futur mari est jaloux de notre connivence et méfiant, surtout, à l'égard de tous nos copains. Nos fous-rires, mêlés de larmes, l'énervent tout particulièrement, surtout qu'ils sont toujours inexplicables et nous ne parvenons pas à y mettre fin. Il suffit de nous regarder pour repartir de plus belle, nous laissant euphoriques et épuisées. Son fiancé reste médusé devant ces tornades de rire, jusqu'au jour où, s'énervant, il s'aventure à lui donner une claque retentissante, ce qui failli tourner en drame. Le père de Nicole a entendu la dispute et le bruit de la gifle, et malgré nos prudentes dénégations, il affirme, furieux et sans rire : "si tu touches à ma fille, je te préviens, tu sortiras d'ici les pieds devant". Et, bon Corse, il ne plaisantait pas !
Je me retrouve bien seule à la plage, à Propriano.. rien n'est plus pareil sans mon amie.
Nos amis pieds-noirs partent pour Nice où leurs parents s'installent.
L'été arrive à sa fin, le soleil est déjà moins brûlant, la mer un peu moins chaude. Nicole et Pierre prennent le bateau de retour pour la France et quelques jours plus tard je rejoins Paris par avion.
Je n'oublierai jamais ces journées magiques.
Orly - retour de Corse
Octobre 1958 : premier job
Paris m'accueille avec son ciel gris et sinistre, son vent glacé et humide.
Je trouve mon premier emploi stable : comptable à la Compagnie Franco-Indochinoise dans le 8ème. La paie est mince et les horaires légers par rapport au CUF, mais le petit bureau où je suis enfermée, où je suffoque, sent la paperasse moisie et les mégots écrasés.
Janine avec qui je partage ce sinistre local devient ma nouvelle amie. Le week-end nous allons surtout au cinéma. C'est l'époque de "Quand passent les cigognes", "Barrage sur le pacifique", " Les 400 coups" ou "Jour de fête". Le rock est à la mode dans les caves du boulevard St Michel, mais aussi la musique country-rock américaine et les Platters. J'adore Barbara, je lis Bazin mon auteur préféré. Elle me présente ses copains, dont un deviendra célèbre : Hugues Auffray. Nous allons à la piscine deux fois par semaine, entre amis, de midi et 14 heures, cela entretient la forme.
Refusant qu'on me siffle pour sortir de ma cage, je démissionne un beau matin après quelques mois de vie semi-carcérale, de travaux inintéressants et répétitifs, et une réflexion de mon chef de service. Je ne voulais pas moisir entre ces murs insipides. J'avais besoin d'action, d'air et de responsabilités pour enrichir ma vie.
J'espère des nouvelles d'Algérie et de Claude, mais qui n'arrivent toujours pas..
novembre 1958 : Julio l'Espagnol,
Mes amis du CUF, avec qui j'ai gardé des liens, partent, les uns après les autres, au service militaire, surtout en Algérie, .... C'étaient Bernard, Jean-Claude, Jean-François, Julio, Michel.... Qu'adviendra-t-il d'eux ? Mourir comme Michel de St Malo ? C'est avec Julio, connu près des auto-tamponneuses à la fête à Neuilly, que j'ai tissé des liens plus personnels et nous allons échanger de nombreux courriers pendant ses longs mois d'armée.
Je connais bien ses parents. De chaleureux Espagnols émigrés en 1939. Sa mère m'apprend différentes recettes de cuisine, ce que ne fait pas la mienne, faute de temps et, probablement, d'aptitude à cuisiner. Chassés du bidonville où les émigrés sont parqués, en vue de la construction du CNIT à la Défense, ils ont été relogés dans une barre d'immeuble à Nanterre, commune proche de Courbevoie.
A son retour d'Algérie, Julio m'annonce avoir rencontré celle qui deviendra sa femme. J'ai eu un petit pincement au coeur, car je l'aimais bien. J'appréciais beaucoup ses parents qui m'ont toujours accueillie chaleureusement quand mes parents s'absentaient pendant le week end. Je ne les reverrai plus. Mes copines, Nicole, Annie, Danielle, Astrid, se marient les unes après les autres et mes copains sont tous en Algérie, .. je me retrouve bien seule dans le logement familial désert....
Janvier 1959 : il ressemblait à .... Elvis
En revanche , Daniel Lachaize, un peu plus âgé que mes autres camarades, a terminé son service militaire passé à Dakar au Sénégal. Il est rentré en France en novembre précédent, domicilié chez sa mère en Seine-et-Marne. Depuis son retour, je n'ai plus de nouvelles....
Désirant travailler à Paris, il va demeurer chez son frère et reprendra contact avec moi en ce début d'année 1959. Dix mois après, nous serons mariés car, comme la plupart des jeunes filles de l'époque, ma mère ne m'ayant pas donné l'once d'une information sur la manière de concevoir des enfants, je paniquais face à l'éventualité de tomber enceinte.
Je le trouve beau garçon, je crois l'aimer, le connaître et je ne supporte plus ma solitude. Claude n'écrit pas. Nicole est mariée. Est-ce suffisant pour épouser un quasi-inconnu ? Deux amoureux se parlent d'abord de leur enfance, mais, comme nous ne pouvons pas dire grand chose de la nôtre, ou si peu, il m'a presque tout caché, et je lui ai tu l'essentiel de la mienne.
Nos week end se passent chez sa mère. Je suis attirée par cette vie familiale intense que je découvre, entourée de ses amis d'enfance, cercle familial qui m'a tant manquée pendant ma jeunesse. Je n'en peux plus des dimanches passés seule, des déjeuners ou des dîners solitaires dans le resto du coin où j'ai mes habitudes, ou de camarades bannis du foyer paternel car mes parents sont partis se distraire en Normandie, à la chasse ou ailleurs, et ma mère m'interdit d'amener quiconque à la maison en leur absence.
Le "prince charmant" va pourtant briser mes rêves de jeune fille, de vacances ensoleillées, de bonheur légitime pur et confiant. Toutes ces belles illusions entrevues pendant les années 1957 et 58 s'envolent une fois mariée. Les deux années les plus joyeuses et les plus positives de ma jeune existence sont terminées.. C'est bien court !
Etrange, je ne me rappelle pas que cet homme m'ait demandé en mariage, lui non plus d'ailleurs. Il n'y eut ni fiançailles, ni bague, ni cadeau !
Octobre 1959 : "oui, je le veux "
Quelques jours avant de dire "Oui" à la Mairie de Courbevoie, j'ai pleuré, je m'en souviens très bien. Un mauvais pressentiment s'est emparé de moi. Je ne voulais plus de ce mariage, mais je n'ai pas eu le courage de rompre, alors que ma mère, très bizarrement, me suggère de faire marche arrière, sans m'en donner ouvertement les raisons. Elle doit en avoir, pourtant, et de bonnes !!
S'est-elle renseignée à son sujet, comme cela se faisait à l'époque.. ? Pèse-t-elle le pour et le contre, car mon futur mari n'a pas bonne réputation en ville ? A-t-elle des doutes sur les sentiments de mon futur époux ? A mon avis, elle doit savoir des choses que moi j'ignore..
Elle se propose, même, de m'offrir la guitare dont je rêve depuis mes vacances en Corse et m'offre la possibilité de prendre des cours de musique, si j'annule la noce.
C'est le début de la vague "yé-yé" et mon souhait depuis mes vacances en Corse.
Je me suis laissée prendre au piège d'un mariage bâclé qui se referme sur moi et je m'engageais dans ce marché de dupes.
Je ne connaîtrai ni la passion amoureuse que tout couple est en droit d'espérer à travers le mariage, ni la tendresse légitime qui peut en découler.
Par contre, je vais me battre pour jouir d'une vie plus confortable, car je ne veux pas vivre, non plus, comme mes parents en tirant toujours le diable par la queue.
Ma vie familiale ne sera pas un conte de fée ni un long fleuve tranquille... Comme le précise l'adage, c'est pour le meilleur mais aussi parfois pour le pire ...
*****
voir ; suite, dans "biographie personnelle, années 1959-1964 " les premières années de mon mariage : Bagneux
voir la biographie de mes parents 1910 - 1945 : cliquez ici
généalogie : voir le site "http://gw.geneanet.org/elianepignard"